Une cruche poétique et politique
- Ustensile ordinaire et objet du quotidien, cette grande cruche en terre cuite est aussi un support d’écriture littéraire et politique. En 1855, le potier-poète Jean-Antoine Peyrottes la façonne en y inscrivant un long poème en occitan, faisant de l’argile l’instrument d’une prise de parole silencieuse, et pourtant très parlante, sous le Second Empire.
Analyse de l’objet
- Analyse de l’objet :
Une cruche à inscriptions
Cette cruche de grande taille a été conçue comme un support de publication littéraire et de revendication politique par le potier qui l’a fabriquée, Jean-Antoine Peyrottes (1813-1858). On peut lire sur ses flancs un poème en occitan. Intitulé Lou Trioumphe das Orcholéts (« Le triomphe des cruches »), il se compose de huit longues strophes séparées par des lignes verticales et numérotées. La ressemblance avec un texte imprimé a été recherchée, et la cruche presque métamorphosée en livre. Outre le titre, ont été inscrites une dédicace « À Monsieur Achille Jubinal » (« À Moussu Achilla Jubinal », sur le col de la cruche), la mention d’un lieu (Clarmount-l’Héraoult, sur l’anse), une date (1er janvier 1855), et une précision bibliographique, Pouésia en lenga d’Oc (sur le bec). Particulièrement remarquable, une note est appelée au dernier vers du poème, et se lit sur le pied de la cruche : « v. France littéraire, 9 août 1840 ». La signature, « J. A. Peyrottes, potier », également en français, est précédée des mots « autographe de l’auteur ».
Quatre vers en français, enfin, ont été placés sous le bec verseur :
Où vas-tu, pauvre cruche, en ton enthousiasme,
Fils de la foi ?
Dans le palais des arts, le rire et le sarcasme
Pleuvront sur toi.Peyrottes a fabriqué d’autres poteries à inscriptions : des vases et des tirelires embellis de lignes de vers, des urnes funéraires ornées de textes. La pratique de la poésie et l’usage de sa réputation d’auteur étaient même devenus au fil du temps une ressource professionnelle pour le potier, et les mots un de ses matériaux de travail. Il a par exemple conçu et beaucoup vendu un nouveau produit, des cruches miniatures marquées « Souvenir poterie Peyrottes » et destinées aux voyageurs. Sa production se distinguait par là de celle des autres ateliers de Clermont-l’Hérault. Ce bourg languedocien était spécialisé dans la fabrication de matériel de cuisine et de tuyaux en terre cuite utilisés pour l’adduction d’eau. La période d’activité de Peyrottes correspond au moment où la poterie a occupé le plus de travailleurs à Clermont-l’Hérault, mais où elle a aussi commencé à se trouver fragilisée par la concurrence, notamment, de l’aluminium. Ses cruches touristiques constituaient une forme de réponse à cette concurrence et une contribution innovante à la prospérité locale. Elles ont été jugées suffisamment importantes pour être rappelées sur le socle du monument à la mémoire de Peyrottes installé sur une place de Clermont-l’Hérault en 1898.
Un objet littéraire
L’orcholèt conservé au musée Fougau se démarque des autres vases, cruches ou urnes ornées de vers par Peyrottes parce qu’il fait plus que mêler poterie et poésie. Il mêle poterie et littérature, incorpore à l’objet de terre cuite la réflexion de son créateur sur la capacité d’action donnée à un travailleur, à un homme du peuple sachant comme lui manier l’écrit, par une société qui accorde une certaine valeur à la littérature.
Jean-Antoine Peyrottes pratiquait la poésie depuis le milieu des années 1830. Quelques années plus tard, il était devenu assez reconnu pour qu’une revue héraultaise créée en 1843 dans le but de défendre le « point de vue démocratique » et les « développements des principes populaires », L’Indépendant, le publie régulièrement. Simple « ouvrier qui consacre ses moments de loisir à griffonner quelques lignes », dit-il dans une lettre à un savant toulousain, il commençait alors à se « faire une petite réputation » dont cette correspondance même témoigne.
À Clermont-l’Hérault, un « Grenier Poétique », une société littéraire « composé[e] de quelques ouvriers », avait d’abord accueilli ses essais. L’almanach qu’elle a publié entre 1839 et 1843 contient des poèmes dont certains critiquent l’injustice sociale, en français et en occitan. Une querelle avec l’un des membres du « Grenier poétique » amena Peyrottes devant le juge de paix, et l’affaire lui inspira une satire en vers contre ce juge, « Lous Orcholèts » (« Les Cruches »). Condamné pour diffamation par la cour d’assises de Montpellier, il y gagna le soutien d’une revue parisienne, La France littéraire. L’homme de lettres Achille Jubinal (dédicataire de la cruche) y fait en effet paraître en 1840 un article qui prend le parti de Peyrottes. Il l’y compare à Béranger et annonce la publication prochaine d’un recueil, Pouésias patoizas del taralié (= du potier) J. A. Peyrottes. La carrière littéraire, c’est-à-dire nationale, d’un ouvrier-poète avait commencé.
Une telle carrière impliquait un jeu entre les langues qui se retrouve sur l’orcholèt du musée Fougau. L’article de La France littéraire annonce un recueil en occitan mais insère un poème en français. L’Indépendant a publié des poèmes de Peyrottes dans les deux langues, par exemple, en 1844, une « Marseillaise des Travailleurs » inspirée par la lecture des « plans d’union ouvrière » de Flora Tristan et présentée ainsi : « À aucune époque, des manifestations aussi intelligentes n’étaient sorties de la classe courbée des travailleurs ; c’est qu’à aucune autre époque, l’heure de l’émancipation n’avait été aussi prochaine. »
Bien qu’il ait aussi composé des poèmes d’amour ou d’inspiration chrétienne et des textes engagés dans la vie politique locale, par exemple pour soutenir un député légitimiste apprécié, Peyrottes s’est surtout fait connaître comme poète « Prolétaire ». Il emploie explicitement le mot, identifiable par des lecteurs et lectrices ne maîtrisant pas l’occitan, dans plusieurs de ses compositions. La critique littéraire l’a rapproché d’autres ouvriers-poètes de la période, tels Charles Poncy, le maçon toulonnais patronné par George Sand, ou Jasmin, le poète-coiffeur d’Agen, préféré par Sainte-Beuve, notamment, au potier de Clermont-l’Hérault.
Cette trajectoire, indissociablement littéraire et politique, l’a conduit à être présenté comme candidat possible à l’élection d’avril 1848, à devenir, dans la même période, l’un des rédacteurs d’un journal intitulé Le Tribun du peuple, à publier dans d’autres organes de presse de nombreux poèmes en prise avec l’actualité, ou encore à adresser à Victor Hugo une pièce destinée à protester contre la loi du 31 mai 1850 restreignant le suffrage.
Un objet politique
Après le coup d’État du 2 décembre 1851, Peyrottes n’a plus publié. Ce silence avait pour lui un sens politique : « depuis les événements, je ne sais plus à quel genre littéraire je pourrais confier les transports de mon âme », écrit-il en 1852 à l’un de ses correspondants. C’est alors qu’il fabrique un orcholèt d’apparat pour y inscrire son poème Lou Trioumphe das Orcholéts composé quelques années auparavant.
L’objet est destiné à Jubinal, son soutien de 1840, devenu député au Corps législatif impérial, et créateur en 1852 d’un musée à Bagnères-de-Bigorre. La cruche de Peyrottes avait été prévue pour intégrer ce « palais des arts » évoqué dans le quatrain français ajouté au poème occitan.
Contraint au silence, le potier-poète adressait ainsi à un acteur et témoin de son histoire littéraire et politique une réponse en terre aux « événements » : un objet rappelant la victoire sur l’injustice d’un ouvrier entré en littérature, une publication silencieuse de son intelligence critique autant qu’une démonstration des possibilités des travailleurs. Un triomphe des orcholèts sur les puissantes cruches.
Finalement non envoyée à Jubinal, la cruche a été transmise après la mort de Peyrottes, par sa veuve et son fils, à un occitaniste montpelliérain, Adolphe Espagne. C’est par cette médiation qu’elle figure aujourd’hui dans les collections du musée Fougau.
- Auteur de l’étude :
- Dinah Ribard
- Date de mise en ligne :
- 26 janvier 2026
- En savoir plus :
Dinah Ribard, « Témoignages de littérature : la poésie en pot de Jean-Antoine Peyrottes », Littera, 2022, 7, p. 75-86.
- Pour citer cette étude :
Dinah Ribard, « Une cruche poétique et politique », ObjetsPol [en ligne], mise en ligne le 26 janvier 2026, https://objetspol.inha.fr/s/objetspol/item/1016.

