« Vive la Chiffonne ! » Un bol royaliste dans le Midi révolutionnaire
- À première vue très ordinaire, ce bol en faïence nous plonge dans l’histoire des luttes politiques qui opposent, dans les rues mêmes de la ville d’Arles, factions révolutionnaires et contre-révolutionnaires. Objet du quotidien devenu signe d’appartenance et support de mémoire, il témoigne de l’enracinement des clivages issus de la Révolution et de la persistance d’une culture contre-révolutionnaire dans le Midi, jusqu’à la Restauration et au-delà.
Analyse de l’objet
- Analyse de l’objet :
Culture matérielle et mémoire contre-révolutionnaire
Ce gobelet, ou bol, en faïence tournée, est un objet de facture modeste, conservé au Museon Arlaten. Il a été donné en 1900 à ce musée arlésien fondé par Frédéric Mistral. Très sobrement peint en couleurs de grand feu (bleu et jaune), il est orné de la seule inscription : « Vive la chifone ». Cette technique, pratiquée dans les centres faïenciers méridionaux tels que Marseille, Moustiers ou Varages, suggère une production régionale, sans permettre d’en préciser la date. Peut-être fut-il conçu à chaud, comme d’autres faïences révolutionnaires ? Ou encore comme cet autre bol contre-révolutionnaire, aux armes de France fleurdelisées, également conservé au musée Arlaten ? À moins qu’il ne s’agisse d’une fabrication postérieure, réalisée dans les années 1815-1830, lorsque les ultraroyalistes arlésiens, revenus au pouvoir, entendent prendre leur revanche sur la Révolution. À l’instar d’autres objets immortalisant les « temps forts » de la période, telles que les Bastilles miniatures, taillées dans les décombres de la prison et envoyées dans tous les départements, ce bol, lourdement chargé d’une symbolique politique autant qu’identitaire, sert de support et de vecteur à une mémoire contre-révolutionnaire, fièrement revendiquée par une partie des habitants de la ville dès les dernières années de l’Empire et, plus encore, sous la Restauration et au-delà.
Un marqueur identitaire
Ce bol est donc un marqueur identitaire, symbolisant l’appartenance à la Chiffone (ou Chiffonne), l’une des deux « factions » qui s’opposent à Arles au début de la Révolution. Tout commence en février 1790, avec l’élection d’une municipalité patriote, conduite par le chevalier d’Antonelle. Très vite, la concorde politique locale est profondément fissurée par la Constitution civile du clergé. Un pôle réfractaire, hostile aux réformes révolutionnaires, se structure alors autour de l’archevêque Du Lau, s’opposant à Antonelle. De cet affrontement, émergent rapidement deux « partis » antagonistes. Les premiers sont les Chiffonistes. Ils tirent leur nom du lieu où ils se réunissent : une maison ayant appartenu au chanoine Chiffon, ou Giffon, située dans le quartier de la Hauture, à l’est de la ville. Ils fédèrent autour d’eux les partisans de la monarchie et ceux qui s’opposent aux réformes religieuses des Constituants. En novembre 1790, la Chiffone se dote d’un programme politique très conservateur, Les Commandements du vrai Français, rapidement dénoncé comme contre-révolutionnaire par leurs adversaires. Ces derniers, appelés Monnaidiers, s’appuient sur la Société des amis de la Constitution, fondée en janvier 1791, et se retrouvent dans le quartier de la Monnaie, ancien nom du quartier de la Roquette, qui leur vaut leur surnom. Encadrés par Antonelle et une partie du conseil municipal, les Monnaidiers incarnent le camp patriote local et combattent, sur le terrain, l’influence chiffoniste.
Au printemps 1791, cependant, Antonelle commet une faute politique en décidant de quitter la ville pour soutenir les Avignonnais dans leur combat contre les partisans comtadins du pape Pie VI. Il laisse ainsi le champ libre aux Chiffonistes, qui en profitent pour rassembler leurs forces et partir à la conquête du pouvoir. Entre la fin du mois de juin et la mi-juillet, la Chiffone s’empare par la force de tous les pouvoirs locaux (club, garde nationale) et installe une municipalité à son image. La prise de pouvoir par les Chiffonistes s’accompagne de mesures réactionnaires, comme le rappel et la protection des prêtres réfractaires (hostiles à la constitution civile du clergé), contribuant à associer étroitement la Chiffone à la Contre-révolution. La conquête royaliste d’Arles, à quelques mois seulement du deuxième camp « aristocrate » de Jalès, en Ardèche, accrédite la rumeur d’un vaste complot contre-révolutionnaire méridional. Les patriotes fuyant Arles dépeignent la ville comme un nouveau Jalès, concourant ainsi à forger dans l’imaginaire des contemporains une vision très manichéenne des dynamiques politiques méridionales. La gravité des affrontements est telle que l’Assemblée législative elle-même évoque, en avril 1792, les troubles et les violences attribués aux contre-révolutionnaires arlésiens.
Le 30 juillet 1791, le directoire du département des Bouches-du-Rhône a beau casser toutes les décisions prises par les Chiffonistes, ceux-ci sont encore fermement soutenus par l’aile droite de la Constituante. Mais le vent tourne en faveur des Monnaidiers. Profitant de l’élection d’une nouvelle assemblée plus favorable aux patriotes, les Marseillais se lancent dans une croisade acharnée contre les adversaires de la Révolution dans les Bouches-du-Rhône. À la fin du mois de mars 1792, ils organisent une expédition militaire contre la municipalité arlésienne, décrétée hors-la-loi par la Législative. Les Chiffonistes et les prêtres réfractaires sont dispersés, tandis qu’une municipalité patriote est installée par les Marseillais. Jusqu’à la fin de la Révolution, la ville reste clivée par cet affrontement fratricide entre les deux « partis » qui s’imposent, tour à tour, au gré des basculements politiques nationaux. La révolution arlésienne lègue ainsi un héritage conflictuel qui reste vivace jusque dans les années 1880.
Une forte politisation populaire
Ce bol est donc un excellent indicateur des rythmes et des voies de la politisation populaire. Il ne constitue pas un cas isolé : l’appartenance aux factions arlésiennes s’exprime également par d’autres supports matériels, tels que la médaille de la Chiffonne frappée en 1791, mais aussi des placards ou des chansons. Dans un espace aussi conflictuel que le huis clos arlésien, il n’est guère surprenant que la mémoire combattante s’inscrive dans la durée et se matérialise dans des objets du quotidien, accessibles au plus grand nombre et, sans doute, assez largement partagés. Dans cette ville d’environ 20 000 habitants, les deux « partis » sont dirigés par des notables qui s’appuient en effet sur une très importante clientèle populaire. Les ménagers forment le gros des troupes de la Chiffone, encadrée par des nobles et des bourgeois, tandis que les artisans sont surreprésentés chez les Monnaidiers. Mariniers et portefaix sont mobilisés par les deux camps. Comme dans de nombreuses cités méridionales, la très forte politisation des habitants se perçoit également dans l’importante participation des femmes à la vie politique. Sensibles à la question religieuse, elles s’investissent pleinement dans la défense du clergé réfractaire ou constitutionnel. Martine Lapied a estimé à environ 25 % la part des femmes agissant, à des degrés certes divers, au sein de la Chiffone. Chez les Monnaidiers, elles représentent jusqu’à 20 % des membres du club des jacobins à ses débuts. Dans les deux camps, elles prennent les armes et se livrent à des violences. Les plus investies participent aux expéditions punitives contre les Chiffonistes et humilient, lors de promenades à dos d’ânes, les bigotes qui ont eu le tort de défendre les « mauvais prêtres ». Les couches populaires jouent un rôle essentiel dans les dynamiques politiques locales jusqu’au Consulat.
Plus qu’une vision idéalisée des luttes politiques passées, fédérant dans le creuset du combat pour la défense du trône et de l’autel toutes les strates de la population arlésienne, ce bol entretient la mémoire des antagonismes révolutionnaires. Ses traces demeurent vives au début du XIXe siècle. En réactivant, plusieurs décennies plus tard, les catégories forgées dans la violence des années 1790, cet objet contribue à projeter sur le présent une image recomposée du passé, où la Chiffone apparaît comme une sorte de noyau originel d’un royalisme méridional supposément unanime. En exagérant ainsi l’assise populaire du camp royaliste, le bol contribue à façonner l’illusion d’un Midi resté uniformément fidèle au roi depuis la Restauration, gommant les divisions, les revirements et les recompositions qui ont pourtant structuré la vie politique arlésienne durant les premières décennies du XIXe siècle.
- Auteur de l’étude :
- Nicolas Soulas
- Date de mise en ligne :
- 19 février 2026
- En savoir plus :
Martine Lapied, L’engagement politique des femmes dans le Sud-Est de la France d’Ancien Régime à la Révolution, Aix-en-Provence, PUP, 2019.
Jean Rosen, La faïence en France du XIIIe au XIXe siècle. Technique et histoire, Dijon, Arthémis Éditions, 2018 (https://books.openedition.org/artehis/24810).
Jean-Marie Rouquette (dir.), Arles. Histoire, territoires et cultures, Arles, Actes Sud, 2005.
Pierre Serna, Antonelle. Aristocrate révolutionnaire 1747-1817, Paris, Éditions du félin, 1997.
Nicolas Soulas, Révolutionner les cultures politiques. L’exemple de la vallée du Rhône, 1750-1820, Avignon, EUA, 2020.
- Pour citer cette étude :
« Nicolas Soulas, « "Vive la Chiffonne !" Un bol royaliste dans le Midi révolutionnaire », ObjetsPol [en ligne], mise en ligne le 22 février 2026, https://objetspol.inha.fr/s/objetspol/item/1033. »



