Un foulard libéral : la politique sur du tissu (1827)

Saisi dans une boutique nantaise en 1828, ce foulard en soie n’est pas qu’un objet à la mode. Noué autour du cou, il affiche des symboles et des mots qui célèbrent la victoire des libéraux aux élections de 1827, tout en contournant les limites imposées par la censure. À travers lui, le politique s’invite dans les usages ordinaires et transforme le simple accessoire en outil de mobilisation et en support de diffusion des idées.

Analyse de l’objet

Analyse de l’objet :

Une cravate comme pièce à conviction…

Cette « cravate imprimée représentant diverses figures emblématiques » est une pièce en soie jaune saisie en 1828 dans la boutique du marchand Barberel à Nantes. Envoyé au ministère de l’Intérieur et accompagné d’une lettre du préfet de la Loire-Inférieure, ce mouchoir de cou représente l’un des rares témoins de la vaste production de textiles imprimés qui, par leurs couleurs et leurs symboles, interpellent les autorités sur leur potentiel caractère séditieux et subversif. La pièce présente une bordure ornée aux motifs de la Charte constitutionnelle de 1814, encadrée d’une sorte de griffon, symbole du « gardien vigilant » hérité de la mythologie grecque. Au centre, une Minerve (symbole des libéraux sous la Restauration) armée du bouclier fleurdelisé de la monarchie repousse de « monstrueuses » figures entourées de serpents menaçants. Plusieurs phylactères font référence aux combats menés par l’opposition libérale pour préserver les libertés publiques face à ces menaces : « Jésuites », « Sacrilège », « Guerre d’Espagne », « Fraudes électorales », « Droit d’aînesse », « 3 pour cent », « Septennalité », « Censure »… Ces mots font écho aux affrontements des libéraux contre la droite ultraroyaliste et le gouvernement Villèle, en particulier à propos de projets de loi controversés.

La cravate commémore aussi la récente victoire électorale des libéraux lors du scrutin de novembre, comme l’indique la dédicace placée dans la partie supérieure de la pièce : « Élections 1827 ». Malgré les manœuvres des ultras et du gouvernement, les élections de 1827 se sont conclues par une écrasante victoire des candidats de l’aile gauche qui ont multiplié par dix leur nombre d’élus à la Chambre et contraint Villèle à la démission. Par l’intermédiaire d’une symbolique subtile, cet objet exalte donc le rôle des libéraux comme défenseurs de la Charte constitutionnelle. Rien d’étonnant, dans ce contexte de suspicion et de rivalité politique, à ce que le préfet signale la présence de ce foulard et les attroupements que son exposition dans les boutiques produit. Mais le rapport est classé sans suite car, de l’aveu même du préfet, il n’y a aucun motif à troubler l’ordre public. Il souligne d’ailleurs l’absence de « propos séditieux, ou […] de discours offensant pour le gouvernement ».

Foulard, mouchoir de cou ou cravate… un accessoire politique séditieux ?

De très nombreux rapports de police remontent depuis la province vers la capitale par l’intermédiaire des préfets qui sont de plus en plus inquiets de la diffusion de textiles imprimés qui jouent sur l’ambiguïté de leurs couleurs ou de leurs motifs. Comme dans le domaine des pamphlets et des estampes, les périodes de campagne électorale suscitent la prolifération d’objets iconophores (porteurs d’images), et les accessoires plus ou moins « séditieux » semblent fleurir dans les boutiques des marchands de nouveautés ou les hottes des colporteurs. Les mouchoirs de cou libéraux semblent ainsi proliférer dans la France des années 1820. Ces accessoires essentiellement masculins, qui peuvent être portés en cravate nouée ou en foulard ajusté autour du cou, permettent d’afficher ses affinités politiques ou son soutien à tel ou tel député. Tout comme dans le domaine des idées, la « fashion britannique » s’affiche dans le costume, à l’image du célèbre « Libéral » lithographié par Louis-Léopold Boilly. Le nouage à l’anglaise de sa cravate devient également un signe identitaire pour les libéraux ou leurs partisans.

Déjà en octobre 1823, à la veille du scrutin, une affaire avait éclaté autour d’une cravate en soie qui portait le nom de plusieurs députés libéraux « Mina, Foy, Manuel et autres ». Le foulard saisi dans la hotte d’un colporteur dans l’Ain provenait d’un commissionnaire basé à Lyon. Mais l’ambiguïté des décors avait entraîné le classement sans suite de l’affaire. En mars 1827, pendant la tumultueuse campagne électorale déjà évoquée, la présence de « mouchoirs dits foulards allemands libéraux » vendus à 5 fr. 50 c. pièce au « magasin de nouveautés situé rue Neuve de Seine » à Paris inquiète le préfet. Une grande caisse saisie comprend par exemple « des mouchoirs de soie, dits foulards, remarquables par l’originalité du dessin [qui] présentent sur les quatre côtés des ronds dans lesquels il y a un casque et un cadre en sautoir, et audessus [sic] sont les noms des députés les plus marquans [sic] de l’opposition, Benjamin Constant, Casimir Perier, Mechin, Sébastiani et Royer Collard, et dans l’intérieur une couronne, et audessus [sic], art. 1er du projet de loi sur la liberté de la presse ». Ce foulard affiche sans ambiguïté un message politique et offre une exaltation des idées libérales dans le cadre d’une campagne électorale agitée. Le préfet agit ici à titre préventif pour limiter la circulation de ces cravates qui ne peuvent être considérées comme un « objet séditieux » selon la loi. La masse saisie est impressionnante, si l'on imagine le nombre de pièces que doivent représenter 17 kg de soie ! La procédure renseigne aussi sur le réseau actif pour la réalisation et la diffusion de ce type de produit. Conçu à Paris, le foulard libéral aurait été imprimé en Allemagne puis importé en France avant d’être distribué dans les départements via un vaste réseau de commissionnaires, boutiquiers et colporteurs.

Les cravates libérales, nœud gordien des préfets

Depuis le début de la Restauration, plusieurs lois et ordonnances, notamment celles du 17 mai 1819 et du 25 mars 1822 sur la presse « ou tout autre moyen de publication », définissent les amendes et les peines contre un ensemble de paroles et de gestes jugés « séditieux ». Les objets, comme les images d’ailleurs, bénéficient d’une relative tolérance du fait de leur caractère souvent hybride où se mêlent divers signes et symboles à interpréter. Dans un contexte de suspicion politique sous le gouvernement de Villèle, les signalements des préfets se multiplient autour d’objets et d’étoffes potentiellement subversifs et pouvant troubler l’ordre public. Néanmoins, les dossiers de procédure conservés aux Archives nationales montrent que les affaires touchant les cravates libérales sont régulièrement classées sans suite. Les quelques poursuites engagées par la justice se résument à de rares amendes ou confiscations de marchandises. Il est vrai que les tissus concernés ne provoquent que rarement des mouvements de foule. Cependant la prolifération continue de ces objets iconophores illustre bien le phénomène que tous les citoyens, y compris ceux en dehors du cercle restreint du corps électoral censitaire (environ 100 000 électeurs), peuvent participer par ce medium aux débats politiques du moment et témoigner de leur sympathie pour tel ou tel « parti ».

Portés en cravate ou accrochés dans les intérieurs des demeures – comme ce « Plan dénominatif de la nouvelle Chambre des députés – session 1828 » retrouvé encadré –les mouchoirs de cou deviennent de formidables vecteurs pour la publicité des idées et des combats politiques des libéraux sous la Restauration. Objet miroir de l’actualité, voire même objet identitaire, le mouchoir libéral contribue, à sa manière, à l’affirmation de convictions politiques rendues visibles dans l'espace public.

Auteur de l’étude :
Date de mise en ligne :
16 mars 2026
En savoir plus :

Erwan De Fligué, « Bolivars et bousingots. Vêtements et accessoires séditieux sous la Restauration et la monarchie de Juillet », in « Un usage politique du vêtement (XVIIIe-XIXe siècles) », Cahiers d'histoire. Revue d'histoire critique, n° 129, 2015, p. 55-71.

Sheryl Kroen, Politics and Theater. The Crisis of Legitimacy in Restoration France, 1815-1830, University of California Press, 2000.

Pour citer cette étude :

Guillaume Poisson, « Un foulard libéral : la politique sur du tissu (1827) », ObjetsPol [en ligne], mise en ligne le 16 mars 2026, https://objetspol.inha.fr/s/objetspol/item/1059.