Une source impériale : la fontaine napoléonienne de Joseph Martin (1810)
- En 1810, un potier jurassien façonne une fontaine de table à l'effigie de Napoléon et la signe de son nom. Adaptée à un intérieur bourgeois, elle affiche une adhésion au régime impérial et à ses promesses de modernité et de prospérité. Pourtant, sa couronne, ses aigles et ses lions trahissent une iconographie approximative, étrangère aux codes officiels de l'Empire : autant d'écarts qui révèlent comment l'imagerie du pouvoir se diffuse et se réinterprète loin de Paris, au gré des mains qui la fabriquent.
Analyse de l’objet
- Analyse de l’objet :
Le produit d'un atelier réputé
Datée de 1810, cette fontaine de table, à vocation avant tout décorative et destinée à un public bourgeois, témoigne des modalités de diffusion de l'imagerie napoléonienne sous le Premier Empire par l'intermédiaire, en l'occurrence, d'ateliers artisanaux ruraux. En terre vernissée, de dimensions modestes au regard d'autres objets du même type, elle a été fabriquée dans l'atelier du potier Joseph Martin, né à Étrepigney en 1774. Dès 1630, cette commune du Jura s'était spécialisée dans la production de poteries, en exploitant la richesse des terres argileuses du lieu ainsi que les ressources en bois de la forêt de Chaux. Âgé de 20 ans au moment des grandes levées d'hommes par la Révolution en guerre avec les puissances coalisées contre la France, Joseph Martin est enrôlé dans les troupes qui combattent en Italie. Il y a donc sans doute connu la ferveur qui les anime lorsque Bonaparte en prend le commandement en 1796. Il a aussi, probablement, pu s'y initier à de nouvelles façons d'exercer son art. Quoi qu'il en soit, il est de retour dans son village en 1800 : il s'y marie en février avec une descendante de l'un des premiers potiers. Il s'y distingue ensuite par ses productions de poteries culinaires et artistiques, dont la valeur atteint actuellement plusieurs milliers d'euros par pièce. L'un de ses descendants, Joël Fumey, est aujourd'hui encore potier dans le village.
Un objet destiné aux tables bourgeoises
Si cette poterie n'a pas le raffinement des services en argent, en vermeil et en porcelaine qui ornent les belles tables aristocratiques, elle n'est pas pour autant destinée à des tables modestes. Elle est dotée d'un ingénieux dispositif permettant au réservoir supérieur, en forme de bulbe, d'alimenter le bassin par une colonne dissimulée. Mais sa fonction est avant tout décorative. Elle a donc très probablement été utilisée dans un espace social soucieux d'afficher une certaine aisance et un art de vivre copiant des pratiques venues des catégories sociales supérieures. La Révolution française a rebattu les cartes du jeu social. Sous l'Empire, une aristocratie mêlant les héritiers des noblesses anciennes et les porteurs des titres impériaux créés par Napoléon Ier tient encore le haut du pavé parisien. Mais la bourgeoisie, confortée dans ses propriétés et ses rentes, fière de son engagement dans les affaires industrielles et commerciales, jouit désormais d'une réelle considération. Si dans ses strates les plus riches, elle se confond avec les noblesses, ses couches les plus modestes peuvent rêver d'ascension. Elles peuvent chercher à se distinguer des catégories populaires à travers un usage des arts de la table. Par ailleurs, en achetant un tel objet sous l'Empire, une famille bourgeoise peut manifester une discrète adhésion au régime : en 1810, apogée de l'Empire, Napoléon paraît encore le garant des héritages sociaux de la Révolution et de la prospérité économique de la France. De fait, la bourgeoisie, qu'elle soit rentière, fonctionnaire ou industrieuse, accorde alors généralement son soutien à un régime garant de l'ordre social et à une dynastie symbole de modernité.
Un témoin de la diffusion de l'imagerie napoléonienne
Si la signature apposée au bas de son acte de mariage témoigne d'une maîtrise de l'écriture par Joseph Martin, elle est confirmée par celle que l'on peut voir au revers de la fontaine — gravée au clou et occupant tout l'espace. Le décor de cette fontaine atteste en revanche qu'il est moins au fait des codes subtils de l'imagerie impériale.
En forme de rotonde portée par deux colonnes, la fontaine abrite un buste de Napoléon empereur, posé sur un piédestal et ceint d'une couronne. Ce buste est copié des modèles diffusés sous le Consulat, donc moins proches de l'imagerie impériale que du Bonaparte que Martin a pu voir en Italie. La couronne qu'il porte n'est pas conforme à l'iconographie impériale classique, où figure généralement une couronne de lauriers. Le potier Martin a retenu une couronne que l'on retrouve davantage soit dans l'iconographie populaire, qui peine à quitter les codes de l'Ancien Régime, soit dans les armoiries impériales officielles ou encore dans les colliers de la Légion d'honneur, mais sans être portée par l'empereur.
Au fronton, agrémenté d'un drapé, figure une aigle impériale encadrée de deux lions. Cette aigle, réminiscence des aigles des armées romaines, est reprise des modèles des hampes des drapeaux introduits à partir du couronnement de Napoléon en décembre 1804. Mais elle porte la couronne impériale de façon incongrue. Quant au lion, incarnation de la puissance et du pouvoir, s'il avait été proposé comme symbole à l'empereur, il n'a pas été retenu par lui. Joseph Martin lui offre donc ici une place un peu inattendue. Du reste, sur une autre fontaine, réalisée par lui en octobre 1815, la symbolique impériale a disparu : le buste de Bonaparte, devenu séditieux sous la Restauration, a laissé place à un saint Jean-Baptiste enfant bien peu compromettant, mais le lion est resté !
La paroi est, quant à elle, ornée de têtes d'angelots, d'étoiles et de rosaces, motifs décoratifs qui ne correspondent en rien à la symbolique impériale, bien qu'accompagnés de la mention gravée « Napoléon ». Si le nom de Napoléon est ainsi présent, la fontaine est en revanche dépourvue des « N » et des abeilles traditionnellement utilisés comme emblèmes par le Premier Empire. Joseph Martin avait bien compris la nécessité d'adapter ses productions au contexte politique de son temps. Mais il n'est pas entré dans les détails des codes symboliques du pouvoir : sa préoccupation est celle d'un potier qui veut vivre de son travail, pas celle d'un thuriféraire du régime. Si cet objet n'est pas populaire par sa destination et son usage, il l'est bien dans sa production et son iconographie.
- Auteur de l’étude :
- Natalie Petiteau
- Date de mise en ligne :
- 21 avril 2026
- En savoir plus :
Jean Adhémar, Nicole Villa, La légende napoléonienne, 1796-1900. Catalogue d'exposition, Paris, Bibliothèque Nationale, 1969.
Albert Demard, Jean Christophe Demard, L'artisanat en Franche-Comté, Wettolsheim, Mars et Mercure, 1976.
Madeleine Deschamps, Empire, Paris, éditions Abbeville, 1994.
Natalie Petiteau, Les Français et l'Empire, (1799-1815), Paris, La Boutique de l'Histoire-éditions de l'Université d'Avignon, 2008.
Jean Tulard [dir.], Dictionnaire Napoléon, Paris, Fayard, 1999 (1ère édition en 1987), 2 volumes.
Jean Tulard, Le sacre de l'empereur Napoléon. Histoire et légende, Paris, RMN-Fayard, 2004.
- Pour citer cette étude :
Natalie Petiteau, « Une source impériale : la fontaine napoléonienne de Joseph Martin », ObjetsPol [en ligne], mise en ligne le 21 avril 2026, https://objetspol.inha.fr/s/objetspol/item/1091.



