Un tambour révolutionnaire dans la Provence blanche (1792-1793)
- Bonnet phrygien, étendards tricolores, devise révolutionnaire peinte sur le bois : ce tambour conservé à Arles ne cache pas ses couleurs. Daté de 1792-1793, il résonne dans les fêtes et cérémonies civiques de la Provence révolutionnaire, quand chaque compagnie de garde nationale défile au son de son propre instrument. Oublié et retrouvé plus d'un siècle plus tard dans les combles de la mairie de Maillane (patrie du poète Frédéric Mistral), il est porteur d'une mémoire révolutionnaire paradoxale dans un territoire plutôt contre-révolutionnaire, désigné comme une petite "Vendée provençale".
Analyse de l’objet
- Analyse de l’objet :
Un tambour militaire
Ce tambour, accompagné de sa paire de baguettes, appartient aux riches collections du Museon Arlaten, fondé par Frédéric Mistral en 1899. Il s'agit d'un instrument de type bachas, caractérisé par un large fût en hêtre sur lequel est tendue une peau maintenue par des cerclages en bois cintré, des cordelettes en fibres végétales et des bagues de tension en cuir. L'ensemble témoigne d'un savoir-faire artisanal provençal fondé sur le cintrage du bois, la corderie et la couture manuelle. L'identité du facteur demeure inconnue, mais le décor peint permet de situer la fabrication du tambour entre 1792 et 1793. Cette datation repose sur un ensemble de motifs, typiquement révolutionnaires : un bonnet phrygien, la devise « République française. Égalité. Liberté. » et deux étendards tricolores. Ces derniers conservent une croix blanche centrale, caractéristiques des nouveaux drapeaux militaires adoptés par l'Assemblée nationale constituante par le décret du 30 juin 1791. Découvert dans la petite commune de Maillane (Bouches-du-Rhône), ce tambour se distingue autant par la qualité de sa facture que par la force symbolique de son décor, qui en fait un témoin matériel très précieux des premières années de la Révolution en Provence.
Faire la Révolution en musique ?
Instrument militaire à l'origine, le bachas est un tambour de grand diamètre destiné aux musiques d'extérieur, telles que les marches ou les défilés. Durant la Révolution française, il accompagne les cérémonies civiques et les processions patriotiques encadrées par la garde nationale, généralisée par le décret du 10 août 1789 sur le modèle de la milice nationale parisienne, et devenue rapidement un acteur central des dynamiques révolutionnaires locales. Les fonctions d'officiers (capitaine, lieutenant) offrent alors aux élites bourgeoises l'occasion de parader en uniforme et de contester à la noblesse son ancien monopole du port d'armes. Chaque compagnie possède alors son propre tambour et son propre étendard qui contribuent à la mise en scène du pouvoir révolutionnaire et à la construction d'identités politiques locales. Le tambour de Maillane s'inscrit très probablement dans ce cadre et a pu servir lors des fêtes civiques et mobilisations de l'an II.
Mais, au-delà de son usage militaire, le tambour, comme d'autres instruments emblématiques des pratiques festives provençales, tel le galoubet-tambourin, accompagne également les rassemblements populaires ou les « journées révolutionnaires ». Dans les espaces les plus conflictuels, les défilés, rythmés par la musique militaire, de coups de feu et de chants fédérateurs, à l'instar du Ça ira ou de la Marseillaise, constituent un moyen de réinvestir symboliquement l'espace public. La farandole, une des formes de politisation de la fête « traditionnelle » provençale, participe, elle aussi, de cette dynamique : en occupant rues et places, elle contribue à politiser l'espace, à provoquer l'adversaire ou à maintenir une opposition lorsque les canaux institutionnels de la protestation sont fermés. Un tambour conservé au musée de l'Armée, issu d'un collectionneur marseillais, présente des formes et symboles analogues.
Qualifié par la suite de tambour « napoléonien », le bachas conserve au XIXe siècle un rôle festif et processionnel, notamment lors des célébrations de la Saint-Jean – où il devient le bachas de Sant-Jan – ou durant les jeux de la Fête-Dieu à Aix-en-Provence. Contrairement au galoubet-tambourin, davantage associé à l'arrière-pays, cet instrument est plus caractéristique de la Provence maritime.
Un artefact républicain dans la « Vendée provençale »
Selon un article du Petit provençal du 27 mai 1909, qui commémore le dixième anniversaire du Museon Arlaten, le tambour « fut découvert dans les combles de la mairie de Maillane ». Une trouvaille fortuite, en somme, d'un artefact républicain relégué à l'écart, comme mis à distance d'un passé encombrant et inassumé. Pour comprendre les raisons de cet apparent ostracisme, il faut retracer la trajectoire révolutionnaire complexe de la Provence occidentale.
Entre 1789 et 1792, la frange rhodanienne, d'Avignon à Arles, constitue l'un des nombreux points chauds du département des Bouches-du-Rhône. Dans cet espace de petites propriétés, la défense des communaux et les revendications foncières insatisfaites nourrissent une conflictualité aiguë, et les troubles antiféodaux de 1789, puis surtout de 1792, se traduisent par la destruction ou le pillage de nombreux châteaux, dont celui de Maillane. Porté par un dense réseau de sociétés politiques, sous la houlette des Jacobins marseillais, le mouvement populaire rassemble travailleurs de terres et artisans, encadrés par de petits notables, parfois à la tête des pouvoirs locaux. La radicalisation des luttes politiques méridionales, la crise « fédéraliste » de l'été 1793 et l'intense répression judiciaire de l'an II bouleversent durablement les équilibres locaux.
À partir de l'an III, le Nord-Ouest des Bouches-du-Rhône devient l'une des terres d'élection de la « Réaction » – parfois, mais à tort, qualifiée de « première Terreur blanche ». Des bandes d'« égorgeurs royaux », selon l'expression des républicains, sillonnent alors le département et se livrent à des massacres collectifs dans les prisons aixoises ou tarasconnaises tout en multipliant les assassinats isolés au cours du premier Directoire. La contestation mêle rejet des réquisitions militaires, alimentant un brigandage politisé, et désir de vengeance dans un Midi qui a payé un très lourd tribut à la « Terreur ». Menaces, intimidations, déprédations, violences physiques, voire meurtres, frappent les républicains, parfois avec la complicité tacite des municipalités et des notables. Prolongeant l'ancien Comtat Venaissin contre-révolutionnaire, la plaine comprise entre Rhône, Durance et Alpilles – autrefois fief d'un patriotisme prononcé – devient, dans la littérature royaliste du XIXe siècle, une sorte de « Vendée provençale ». Au cœur de ce territoire, Eyragues, Graveson et Maillane resteront les bastions de la Provence blanche jusqu'en 1848.
Marqueur politique et identitaire puissant entre 1792 et 1794, puis artefact républicain délaissé à partir de 1795, le tambour de Maillane incarne pleinement les dynamiques politiques méridionales – ce Midi blanc et rouge où Révolution et Contre-Révolution coexistent en contiguïté régionale, et bien souvent à l'intérieur de la même cité ou du même village. Sa conservation au fil du XIXe siècle n'a été rendue possible que par une dissimulation hors de l'espace public. La Restauration, à partir de 1815, avait en effet proscrit tout objet rappelant les symboles de la Révolution et de l'Empire.
- Auteur de l’étude :
- Nicolas Soulas
- Date de mise en ligne :
- 15 juin 2026
- En savoir plus :
Édouard Baratier (dir.), Histoire de la Provence, Toulouse, Privat, 1969.
Yves-Marie Bercé (dir.), Les autres Vendées. Les contre-révolutions paysannes au XIXe siècle, La Roche-sur-Yon, Éditions du CVRH, 2013.
Michel Vovelle, Les métamorphoses de la fête en Provence de 1750 à 1820, Paris, Aubier-Flammarion, 1976.
Michel Vovelle, De la cave au grenier. Un itinéraire en Provence au XVIIIe siècle. De l'histoire sociale à l'histoire des mentalités, Québec, Serge Fleury éditeur, 1980.
Michel Vovelle, La découverte de la politique. Géopolitique de la révolution française, Paris, La Découverte, 1992.
- Pour citer cette étude :
Nicolas Soulas, « Un tambour révolutionnaire dans la Provence blanche (1792-1793) », ObjetsPol [en ligne], mise en ligne le 15 juin 2026, https://objetspol.inha.fr/s/objetspol/item/1121.



