La République démocratique et sociale : trois objets d'un club quarante-huitard

Printemps 1848 : dans le faubourg Saint-Antoine, à Paris, des ouvriers menuisiers et ébénistes fondent un club politique et s'y retrouvent le soir pour débattre de l'avenir de la République. Deux médailles et une carte d'adhésion témoignent de cette effervescence démocratique et populaire, de l'engagement républicain de ces individus, mais aussi de la brutale répression qui s'abattit sur eux après les journées insurrectionnelles de juin. Ces objets ordinaires sont les traces d'une histoire largement effacée de la mémoire de 1848.

Analyse de l’objet

Analyse de l’objet :

Le club fraternel des Quinze-Vingts : dans la ruche populaire du faubourg Saint-Antoine

Ces trois objets – deux médailles et une carte – proviennent du club Fraternel des Quinze-Vingts, ou de la rue Traversière, situé dans le faubourg Saint-Antoine. Dans ce quartier vivaient de nombreux ouvriers, travaillant notamment dans les secteurs de la menuiserie-ébénisterie et des papiers-peints. Le club fut fondé au début du mois de mars 1848, peu après la révolution de Février. La Voix des clubs, un quotidien qui se faisait l'écho de leurs réunions, mentionne son existence dès le 13 mars. Le nom de son président est inscrit au revers des deux médailles : il s'agit de Jean-François Borain – ou Borin – un ébéniste de 48 ans, membre des Ateliers nationaux, père de trois enfants et domicilié 85, rue de Charenton. Le club se réunissait tous les jours à 19 heures et pouvait accueillir jusqu'à 1 000 participants. Il dut changer d'adresse : la carte présentée ici indique en effet le 15, rue Traversière alors que la seconde médaille mentionne le numéro 1 de cette même voie. On sait par ailleurs qu'il lui arrivait de tenir ses assemblées dans l'hospice des Quinze-Vingts, rue de Charenton. Le 1er avril 1848, lors d'une des réunions de ce club, 300 participants adoptèrent à l'unanimité les principes inscrits dans la Déclaration des droits de l'homme présentée le 24 juin 1793 par Maximilien Robespierre à la Convention nationale. Ils jurèrent « fidélité jusqu'à la mort » à ce texte qui avait été la référence de nombreuses sociétés républicaines de la monarchie de Juillet – Albert Laponneraye en avait alors rédigé un commentaire assez largement diffusé. Les médailles permettaient d'affirmer l'appartenance au club et leur vente participait au financement de ses activités.

Ce club fraternel participa également au Club des clubs, composé de trois représentants de chaque club de Paris et de sa banlieue, qui fit frapper sa propre médaille. Amable Longepied, un instituteur du quartier Montorgueil, proche de Ledru-Rollin, était à l'initiative de cette tentative de coordination des sociétés populaires. Son but était d'assurer le succès des listes de la gauche républicaine à l'élection du 23 avril 1848 au suffrage universel masculin. Dans ce but, des agents électoraux étaient envoyés en province. Les délégués du club fraternel étaient révocables et devaient jurer d'œuvrer « à l'établissement et au salut de la République française, basée sur les droits de l'homme et reposant sur le dogme sacré et immortel de la Liberté de l'Égalité et de la Fraternité. »

La montée des tensions en médaille (printemps 1848)

Ce club, composé – à l'image de son président – de nombreux menuisiers et ébénistes, avait témoigné, au lendemain de la révolution de février 1848, d'un très fort soutien au gouvernement provisoire. L'idéal d'une république fraternelle, au sein de laquelle les ouvriers obtiendraient une pleine reconnaissance et verraient leur travail organisé dans un sens démocratique, dominait ses réunions. La première des deux médailles en témoigne. Les deux mains qui se serrent sont un symbole de fraternité (on le retrouve sur de nombreuses allégories de la République en 1848) et de solidarité, mais également d'égalité : pas de préséance dans ce mode de salut. Il s'agit aussi d'un emblème assez couramment utilisé au sein du compagnonnage. On retrouve cette représentation, par exemple, en haut d'une estampe de 1848 qui accorde une importance particulière à la poignée de mains censée prouver la fin des rivalités entre les différents métiers. La seconde médaille est plus tardive. Elle date du mois de mai, après l'élection d'une majorité modérée à la Constituante, la répression du soulèvement des ouvriers rouennais des 27 et 28 avril et la dissolution de la Commission des travailleurs dite du Luxembourg, au lendemain de la manifestation du 15 mai qui avait envahi l'Assemblée. Même si le club fraternel ne prit pas part à ce dernier événement, dont la principale conséquence fut l'arrestation de figures majeures de la gauche socialiste, l'évolution de la situation ne pouvait qu'inquiéter les ouvriers du quartier. Significativement, ce n'est plus une poignée de main qui est représentée, mais un ouvrier, reconnaissable à sa blouse, tenant de sa main droite un fusil doté d'une baïonnette et de sa main gauche un drapeau tricolore qu'il plante sur les pavés d'une barricade. Derrière lui a été posé un tambour de garde national. Il ne s'agit pas explicitement d'une menace face aux craintes d'une montée de la réaction, mais plutôt d'une réaffirmation du rôle joué par les ouvriers lors des journées de Février, dont les dates sont inscrites dans le champ circulaire. Tout en rappelant que la démocratisation de la Garde nationale avait fourni des fusils à une grande majorité des ouvriers parisiens, il fallait exiger le respect des engagements de la jeune République que l'on était prêt à défendre par tous les moyens. À cette date, le commissaire de police du quartier estimait que le club de la Fraternité (ou fraternel) était « animé par le meilleur esprit. »

La carte de club, rescapée des journées de juin

Pourtant, lorsqu'au mois de juin la fermeture des Ateliers nationaux fut décidée, le faubourg Saint-Antoine se hérissa de barricades au nom de la République démocratique et sociale. Les clubs ne participèrent pas directement à ces journées insurrectionnelles – la démocratie de la rue prit tout de suite le dessus sur celle des assemblées populaires – mais la majorité de leurs membres y prirent part. La carte de membre du club appartient à l'un d'entre eux, Benjamin Boucher, tourneur en bois de la rue Traversière Saint-Antoine, dont la signature, apposée lors de son interrogatoire, apparaît au verso d'une main incertaine. Retrouvée lors d'une perquisition à son domicile, la carte a été conservée jusqu'à aujourd'hui dans son dossier judiciaire, consultable au Service Historique de la Défense à Vincennes. Âgé de 42 ans, il fut arrêté le 1er juillet 1848, au lendemain des journées insurrectionnelles. La 6e commission militaire le condamna à la transportation et l'envoya sur le ponton de la Belle Poule, au large de Brest, où il partit le 29 août et resta jusqu'à sa grâce du 27 mars 1849.

Une très violente répression s'abattit sur le quartier du faubourg Saint-Antoine, massivement bombardé par l'artillerie. Plusieurs illustrations témoignent des dégâts considérables causés par l'armée, comme cette aquarelle de Gaspard Gobaut représentant l'entrée du faubourg depuis la place de la Bastille.

Boucher ne fut pas le seul membre du club fraternel à subir la répression militaro-judiciaire. Parmi ses victimes, on retrouve par exemple :

  • Jean, François Borin, dénoncé comme ayant dirigé une barricade, fut arrêté le 3 juillet et condamné à la transportation par la 6e commission militaire. Cependant, comme il avait été gravement blessé à la jambe par un boulet de canon, il ne put être rapidement déplacé, resta à l'hôpital du Bon-Secours, rue de Charonne, et fut gracié le 6 avril 1849.
  • Jean-Baptiste, Eugène Barbier fut arrêté le 4 juillet et condamné à la transportation le 28 juillet. Il fut envoyé sur le ponton de la Guerrière, d'où il partit pour la prison de Belle-Île avant d'être déporté en Algérie, où il décéda le 18 août 1852.
  • Zéphir, Zacharie Seigneurgens, considéré comme un « meneur », fut envoyé devant un conseil de guerre. Le 23 mars 1849, celui-ci le condamna en son absence (il avait réussi à s'enfuir) à 20 ans de prison. Arrêté à Lille en état de vagabondage, il fut rejugé le 19 avril 1851 et sa peine fut réduite à dix ans de réclusion.
  • Ferdinand, Antoine Jacquinet passa également devant le conseil de guerre, qui le condamna le 26 juillet 1848 à un an de prison.

Il n'est donc pas surprenant de retrouver le club fraternel (ou de la Fraternité) dans la liste de ceux qui furent interdits par le pouvoir exécutif dès le 26 juin 1848. Ces médailles et cette carte, objets d'affiliation à ce club, renvoient donc à une histoire largement effacée de l'histoire républicaine de 1848.

Date de mise en ligne :
22 septembre 2026
En savoir plus :

Philippe Darriulat, L'Acropole des va-nu-pieds. 1848, l'insurrection et ses conséquences vues du faubourg Saint-Antoine, Ceyzérieu, Champ Vallon, 2026.

Samuel Hayat, 1848. Quand la République était révolutionnaire, Paris, Seuil, 2014.

Louis Hincker, Citoyens-combattants à Paris, 1848-1851, Villeneuve d'Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 2008.

Jean-Marie Mayeur et Alain Corbin (dir.), La Barricade, Paris, Éditions de la Sorbonne, 1997.

Pour citer cette étude :

Philippe Darriulat, « La République démocratique et sociale : trois objets d'un club quarante-huitard », ObjetsPol [en ligne], mise en ligne le 22 septembre 2026, https://objetspol.inha.fr/s/objetspol/item/1165.