Mourir pour la Révolution: les couteaux des « martyrs de prairial »

Ces deux longs couteaux ont une allure assez ordinaire. Pourtant, ils ont été les instruments d'un suicide politique collectif : celui des "martyrs de prairial" an III, en juin 1795. Six des "derniers montagnards" (députés les plus à gauche de la Convention) ont ainsi tenté de se suicider en se plantant un couteau dans la poitrine, après avoir été condamnés à mort par un tribunal d'exception à la suite de l'insurrection de prairial. Ces couteaux sont donc des objets éminemment politiques, qui matérialisent à leur façon la devise révolutionnaire : "la liberté ou la mort".

Analyse de l’objet

Analyse de l’objet :

Les couteaux des « martyrs de prairial »

Ces couteaux conservés au musée des Archives nationales sont accompagnés par une brève notice d’inventaire : « Affaire du 1er prairial l’an III (envahissement de la Convention) 1795 ». La date retenue est ici celle de la journée révolutionnaire du 1er prairial an III (20 mai 1795), lorsque les Parisiens se soulèvent, et non celle du 29 prairial (17 juin), jour où six membres de la Convention nationale, arrêtés et condamnés à mort après l’échec de l’insurrection, choisissent de se suicider plutôt que de subir l’ignominie de la guillotine.

Bourbotte, Duroy, Duquesnoy, Goujon, Romme et Soubrany utilisent donc ces armes pour se tuer, ou tenter de le faire, passant à la postérité comme les « martyrs de prairial ». Ils ne sont d’ailleurs pas les premiers membres de cette Assemblée à se suicider : le Girondin Valazé se poignarde à mort le 30 octobre 1793, en pleine séance du Tribunal révolutionnaire qui le condamne à la peine capitale aux côtés de Brissot et de leurs coaccusés. Plusieurs autres députés choisissent également de se donner la mort pour mourir en hommes libres : de Condorcet, qui s’empoisonne au printemps 1794, à Le Bas, qui se suicide dans la nuit du 9 au 10 thermidor, en passant par Pétion et Buzot quelques semaines plus tôt.

Mais le geste des « martyrs de prairial » frappe par son caractère collectif et illustre à merveille la devise révolutionnaire « La liberté ou la mort ». Combattre pour la liberté et mourir plutôt que de la voir anéantie. Avant de se suicider, Duquesnoy écrit : « J’ai l’âme calme, je n’ai rien à me reprocher, je pardonne aux auteurs de ma mort et désire que mon sang consolide à jamais la liberté et l’égalité dans ma patrie, pour le salut de laquelle j’ai constamment combattu depuis l’origine de la Révolution ».

L’élimination politique des derniers Montagnards

Pour reprendre les mots d’une feuille (le Journal des débats et des décrets) sortie des presses en germinal an III (avril 1795), ces derniers Montagnards sont ceux qui, au sein de la Convention, osent encore crier « dans le haut de la salle à gauche », alors qu’après l’élimination de Robespierre et surtout depuis l’automne 1794, ils sont, comme les Jacobins, devenus des cibles à abattre pour les fauteurs de la « réaction thermidorienne », qui ouvrent une saison de purges. Une centaine de députés peuvent être rangés parmi ces derniers Montagnards.

Une première purge politique en a éliminé dix-huit dans les jours qui ont suivi la journée révolutionnaire du 12 germinal (1er avril), lorsqu’une foule de sans-culottes a envahi la salle de l’Assemblée pour réclamer du « pain », la mise en œuvre de la Constitution de 1793 et la libération des « patriotes » emprisonnés après Thermidor. Quant à la journée révolutionnaire du 1er prairial, dès les débuts de la séance de la Convention, lorsqu’un député donne lecture du « plan d’insurrection » qui circule dans Paris, un Girondin, Le Hardy, s’empresse d’observer que les demandes populaires sont identiques à celles du 12 germinal, avant de conclure : « Cela part de la même source. Les chefs, les agents sont les mêmes ; ce sont ceux de vos membres que vous avez expulsés de votre sein et qui se sont soustraits à votre décret, et peut-être même ont-ils encore des adhérents jusque dans le sein de la Convention ».

Avant même que l’un ou l’autre des derniers Montagnards prenne la parole, que la salle de la Convention soit envahie par des sans-culottes armés, que certains députés interviennent pour soutenir leurs revendications et tâcher de canaliser le mouvement, la condamnation a déjà été portée. Si l’on ajoute l’assassinat d’un député, Féraud, dans la salle même de l’Assemblée, tout est réuni pour accuser les derniers Montagnards.

La proscription est plus radicale que celle de germinal, puisque cette fois non seulement quarante-deux derniers Montagnards sont visés par une arrestation, mais onze d’entre eux sont déférés devant une commission militaire chargée de les juger. Un de ces députés, Rühl, placé sous surveillance à son domicile, se suicide le 10 prairial (29 mai), se plongeant un couteau en plein cœur. Les futurs « martyrs de prairial » sont, eux, conduits de Paris vers la baie de Morlaix, en Bretagne, pour y être incarcérés au château du Taureau.

En ce même 10 prairial, le comité de Sûreté générale arrête « que tous les représentants du peuple mis en état d’arrestation seront désarmés » et enjoint aux gardes « de ne leur laisser sur eux aucune arme tranchante ». Encore faut-il que les captifs ne s’assurent point des complicités parmi leurs gardes, ce qui semble flagrant en prairial, d’autant que, outre les couteaux utilisés par les « martyrs », la fouille de leurs corps permet de découvrir une pointe de ciseau dissimulée dans la semelle du soulier de l’un d’entre eux.

Un suicide politique collectif et sa mémoire

Le 17 prairial, alors que ce même comité réitère ses consignes d’interdiction des armes blanches, tandis qu’un autre dernier Montagnard, Maure, s’est brûlé la cervelle d’un coup de pistolet, une escorte militaire ramène à Paris les prisonniers du château du Taureau. Ils en ramènent l’Hymne des prisonniers du château du Taureau, écrit par Goujon et ensuite transmis à des générations de militants de gauche, mais aussi un serment, celui de se suicider ensemble si la commission militaire les condamne à la peine capitale.

Sur les onze derniers Montagnards traduits devant cette justice d’exception, deux ont préféré se soustraire à l’arrestation en fuyant (Albitte et Prieur de la Marne), un s’est poignardé (Rühl), aussi sont-ils huit à comparaître. Seuls deux d’entre eux, Forestier et Peyssard, échappent au sort des « martyrs », le premier condamné à la réclusion et le second à la déportation.

Le 29 prairial (17 juin), les six condamnés à mort tiennent parole et tentent de se suicider collectivement, à l'aide des deux couteaux conservés aujourd'hui au Musée des Archives nationales comme pièces à conviction. Encore faut-il frapper avec force et en plein cœur ou toucher grièvement un autre organe vital, or leur sort prouve que se poignarder ne donne pas l’assurance d’une mort immédiate. L’officier de santé, appelé pour constater l’état des prisonniers, après avoir confirmé la mort de Duquesnoy, Goujon et Romme, note : « quant aux trois autres, il y en avait qui étaient presque mourants et tous blessés au téton gauche. Le sixième qui était Duroy était très vivant, il avait reçu le coup au-dessous du téton gauche. L’hémorragie était arrêtée, et à ceux qui étaient mourants [Bourbotte et Soubrany] et à Duroy qui aurait été dans le cas de recevoir des secours ».

Comme la justice doit passer, les trois survivants sont conduits à la guillotine. Le Moniteur, journal pourtant peu enclin à une sympathie envers les derniers Montagnards, note : « Soubrany paraissait être le plus blessé […] Le sang qu’il avait perdu lui avait ôté toutes ses forces ; il était entièrement étendu dans la charrette. La contenance de Duroy était ordinaire. Bourbotte fut celui qui montra le plus de fermeté […] Soubrany disait : “Laissez-moi mourir”. Arrivé à la place de la Révolution, on a été obligé de le porter sur l’échafaud. Bourbotte qui est mort le dernier a encore donné, dans ce moment extrême, une nouvelle preuve du courage qui ne l’a point abandonné durant tout le cours de son procès. Pendant qu’on l’attachait, il parlait au peuple qui était au bord de l’échafaud. À l’instant où il s’était baissé pour recevoir le coup fatal, on s’aperçut que le couteau n’avait pas été remonté ; on le redressa pour relever l’instrument. Il employa ce temps à parler encore à ceux qui l’entouraient. On assure qu’il a dit qu’il mourait innocent, et qu’il désirait que la république prospérât ».

Le commissaire de police chargé d’examiner les corps découvre sur le cadavre de Goujon un volume des Œuvres de l’abbé de Saint-Réal, un « petit livre », écrit-il sans en préciser le titre. Les travaux de Saint-Réal comprenant une histoire de la « Conjuration des Gracques » et des « Réflexions sur la mort », peut-être Goujon a-t-il médité sur ces mots prêtés à Caïus Gracchus, prononcés devant une statue de son père : « Vous m’avez donné le jour, lui dit-il, pour soutenir ce peuple que vous avez vu libre. Je n’ai rien omis pour lui conserver cette liberté ; mon frère a péri pour cette cause : je vais périr de même, avec le chagrin de voir l’insensibilité où l’on est pour ce qui me coûtera la vie ».

Quoi qu’il en soit, le souvenir des « martyrs de prairial » a été transmis à la postérité, notamment par l’intermédiaire de Pierre-François Tissot, ami et beau-frère de Goujon, plus tard lié à la Conjuration de Babeuf, puis resté un ferme défenseur d’une république égalitaire jusqu’à sa mort en 1854, et auteur d'une Histoire complète de la Révolution française en six volumes. Edgar Quinet, de son côté, a pu écrire à propos des six « martyrs » : « Ces victimes de prairial furent, dans la Révolution, “les derniers des Romains” ». Il ajoutait : « Quel tableau que cette mort! ». De fait, la mémoire de ces suicides politiques s'est aussi incarnée visuellement : dans un dessin contemporain de Hennequin, artiste proche des montagnards, puis un siècle plus tard dans un tableau de Charles Ronot, qui place en son coeur la figure héroïsée de Goujon. Dans les deux cas cependant, le couteau, instrument du « martyre », reste assez peu visible. 

Auteur de l’étude :
Date de mise en ligne :
22 décembre 2025
En savoir plus :

Michel Biard, La Liberté ou la mort. Mourir en député 1792-1795, Paris, Tallandier, 2015.

Michel Biard, Les derniers jours de la Montagne (1794-1795). Vie et mort des premiers irréductibles de gauche, Paris, Presses Universitaires de France, 2023.

Françoise Brunel et Sylvain Goujon, Les martyrs de prairial. Textes et documents inédits, Genève, Georg, 1992.

Antoinette Ehrard, « La mémoire des “Martyrs de Prairial” dans l’espace public », Annales historiques de la Révolution française, 1996, n°304, p. 431-446.

Dominique Godineau, « Honneur et suicide en France au XVIIIe siècle », dans Hervé Drévillon et Diego Venturino (dir.), Penser et vivre l'honneur à l'époque moderne, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2011. 

Pour citer cette étude :

Michel Biard, « Mourir pour la Révolution : les couteaux des “martyrs de prairial” (1795) », ObjetsPol [en ligne], mise en ligne le 22 décembre 2025, https://objetspol.inha.fr/s/objetspol/item/993.