La première abolition de l’esclavage sur un éventail
- Les objets commémoratifs de la première abolition de l'esclavage sous la Révolution française (en février 1794) sont assez rares. Cet éventail fait donc relativement exception. Il juxtapose deux chansons et une estampe coloriée, célébrant l'émancipation des anciens esclaves. L'objet d'actualité, produit au moment du décret d'abolition, est devenu trace mémorielle d'une liberté chèrement acquise.
Analyse de l’objet
- Analyse de l’objet :
Un décret chansonné
Cet éventail sobre fait partie des nombreux accessoires de mode patriotiques fabriqués en série pendant la Révolution. Il se distingue par l’exubérance des couplets gravés occupant les deux tiers de la feuille. Sont complètement recopiés les titres et les vers de deux chansons célébrant une loi votée le 4 février 1794, relative à l’abolition de l’esclavage dans les colonies françaises. À gauche se trouve le Cantique d’une négresse (sic) dans les colonies en apprenant le décret de la Convention nationale qui proclame la liberté des noirs, composé « par un Belge réfugié » à en croire l’édition originale dans La Lyre de la Raison, brochure anonyme. En six couplets chantés sur l’air populaire Quels accens, quels transports, cette ancienne esclave, devenue libre par le décret d’abolition, exalte le triomphe de l’humanité et l’espoir d’une époque de liberté et de fraternité, tout en terminant par une menace adressée aux ci-devant colons :
« En vain au poids de l’or vous achetez des traîtres
Nous l’a von juré [sic] tous plus de rois plus de maîtres
La mort plutôt la mort que de voir ses enfans
S’incliner devant des tyrans
Tant que le sang François coulera dans nos veines
Nous foulerons aux pieds les trônes et les chaines
Et nous te chanterons sensible humanité
Qui ramenes ici la douce Egalité ».L’autre chanson du côté droit de l’éventail s’intitule La liberté de nos colonies, vaudeville républicain chanté à la section des Tuileries, le 20 pluviôse. Elle est due à Pierre-Antoine-Augustin de Piis, vaudevilliste célèbre et auteur d’une quarantaine de chansons révolutionnaires, qui l’a chantée lui-même à la date indiquée, lors d’une cérémonie décadaire (propre au décadi, dixième et dernier jour de la décade dans le nouveau calendrier républicain). Circulant au moins en sept publications imprimées différentes, elle est reproduite avec musique dans les Chansons patriotiques de Piis. L’air employé — Daigniez m’épargner le reste (faux-timbre : Ah ! de quel souvenir affreux) — provient des Visitandines, opéra-comique mis en musique par François Devienne et représenté pour la première fois le sept juillet 1792 par les Comédiens du Théâtre de la rue Feydeau. Fils naturel d’un major au Cap-Français et d’une femme de couleur, Piis chante en neuf couplets les souffrances des esclaves, leur affranchissement au nom des Droits de l’Homme et leur chance de devenir producteurs indépendants de canne à sucre et de café. Dans la strophe finale il revient au principe d’Humanité :
« Vous êtes noirs : mais le bon sens
Repousse un préjugé funeste…
Seriez-vous moins intéressans ?
Aux yeux des Républicains blancs
La couleur tombe, et l’homme reste. »Pour illustrer les deux chansons l’éventailliste aurait pu avoir recours à des dessus de tabatières emblématiques comme les pendants de Boizot évoquant la dignité des Noirs libérés : la femme porte le triangle égalitaire, l’homme le bonnet phrygien. Mais l’image décorant l’éventail, hâtivement coloriée au pochoir, présente une symbolique naïve et plutôt vague. Au milieu se dresse un « arbre de la Liberté » bien enraciné portant des bonnets rouges. Les inscriptions gravées de part et d’autre au-dessus de la scène expliquent en orthographe « populaire » : « Le Negres (sic) grimpant sur la montagne pour avoir un Bonet de Liberté » / « Le sansculote luis tend la main pour lui aidé ». En effet, un sans-culotte monté au sommet de l’arbre, déjà coiffé d’un bonnet, aide un citoyen noir, à gauche de l’arbre, pendant qu’à droite une femme noire attend qu’il lui en jette un autre, pour l’enfant qu’elle tient sur ses genoux. Or, comme cette configuration ne correspondait pas tout à fait à l’inscription citée disant que l’homme de couleur grimpait « sur la montagne » — révérence métaphorique au régime des Montagnards —, le graveur a ajouté un rocher qui se dessine derrière l’arbre aux bonnets rouges. Au demeurant, l’éventailliste s’est inspiré d’une imagerie de l’émancipation que l’on retrouve sur un dessus de boîte contemporain où un esclave devenu libre reçoit l’uniforme de la Garde nationale.
La longue lutte pour l’abolition
Le décret d’abolition illustré par cet éventail fut le résultat d’une longue lutte entre plusieurs forces d’opinion et groupes d’intérêts divergents. À partir de 1788 la Société des amis des Noirs, fondée par Brissot et qui regroupe environ 140 membres, y compris les futurs Girondins Condorcet et Grégoire, plaide pour l’abolition de la traite et la libération graduelle des esclaves sans pour autant mettre en question le système des plantations. S’y oppose le Club de l’hôtel de Massiac animé par Malouet. Ce groupe de pression fort de quelque 400 colons de Saint-Domingue milite pour le maintien de l’esclavage et réussit en 1789 à suspendre l’application des Droits de l’homme dans les colonies. Dans l’Assemblée nationale le Comité des colonies refuse d’abord la libération des esclaves (rapport de Barnave, 8 mars 1790) et fait ensuite des manœuvres dilatoires. L’Assemblée quant à elle décrète progressivement l’égalité des « mulâtres libres » de deuxième génération (15 mai 1791), puis leur accession immédiate à la citoyenneté (28 mars 1792), enfin l’égalité de tous les « hommes de couleur et Noirs libres » (4 avril 1792).
La marche vers l’abolition n’a été rendue possible que par l’insurrection des esclaves de Saint-Domingue, suivie des mesures préventives décrétées par les commissaires civils Sonthonax et Polverel envoyés dans l’île, et d’une députation des insurgés fêtés à Paris par l’accolade fraternelle. Le mouvement démocratique sans-culotte a aussi joué son rôle. À l’issue de ce processus, le 16 Pluviôse de l’an II (4 février 1794), les conventionnels décident à l’unanimité : « La Convention nationale déclare aboli l’esclavage des nègres dans toutes les colonies ; en conséquence, elle décrète que tous les hommes sans distinction de couleur, domiciliés dans les colonies sont citoyens français qui jouiront de tous les droits assurés par la Constitution. » Ce décret antiesclavagiste, fondé sur la défense des droits naturels de l’homme, fait en revanche l’impasse sur toute idée de décolonisation.
Commémoration
Le même décadi du vingt pluviôse où Piis chante le décret d’abolition dans la section des Tuileries, la Commune de Paris organise une fête dans le nouveau temple de la Raison (Notre-Dame-de-Paris) « pour célébrer la liberté des nègres ». Deux jours plus tard Hébert en parle dans le n° 347 de son journal Le Père Duchesne : « Falloit-il donc tourner si long-tems autour du pot pour savoir s’il peut exister des esclaves dans un pays libre ? […]. J’aurais voulu, foutre, que la France entière eut assisté à la fête républicaine qui a eu lieu, décadi dernier, en réjouissance de l’abolition de l’esclavage des nègres. Jamais, foutre, les voûtes de la ci-devant cathédrale [Notre-Dame] ne retentirent d’un pareil Te Deum. Tous les bons-sans-culottes, les sociétés populaires, les autorités constituées, environnoient l’autel de la Raison. Une députation de la convention vint aussi lui offrir l’encens des représentans du peuple. […] Chaumette, agent national, dans un discours rempli de patriotisme, a célébré la liberté des noirs. Tous les bons républicains s’empresseront sans doute d’imiter leurs frères de Paris ; comme nous, foutre, ils se réjouiront de l’abolition de l’esclavage des nègres. »
On relève en effet une trentaine de fêtes d’abolition célébrées dans quelques villes de province entre pluviôse et thermidor an II (février-juillet 1794). Leur répartition géographique suit un demi-cercle courbé vers l’Est qui s’étend de Bergues jusqu’à Sète en passant par Le Havre, Troyes, Auxerre et Bourg-sur Rhône. La Bretagne et le Sud-Ouest sont largement à l'écart, à l’exception de Bordeaux, deuxième port de traite négrière en France. Et Nantes, le premier port négrier depuis le XVIIe siècle ? Si en 1794 la ville n’a pas célébré le décret du 16 pluviôse, elle a inauguré le 25 mars 2012, après un long débat, le Mémorial de l’abolition de l’esclavage. Ce n’est pas par hasard que notre éventail est conservé à Nantes. Il est d’autant plus précieux que les objets commémoratifs de la première abolition sont assez rares.
- Auteur de l’étude :
- Rolf Reichardt
- Date de mise en ligne :
- 30 mars 2026
- En savoir plus :
-
Yves Bénot, La Révolution française et la fin des colonies, 1789 - 1794 (1987), Paris, La Découverte, 2004.
Gabriel Debien, Les colons de Saint-Domingue et la Révolution : Essai sur le Club Massiac (août 1789 - août 1792), Paris, Colin, 1953.
Marcel Dorigny, Bernard Gainot, La Société des amis des Noirs, 1788-1799 : Contribution à l'histoire de l'abolition de l'esclavage, Paris, Éditions de l'Unesco, 1998.
Constant Pierre, Les Hymnes et chansons de la Révolution, Paris, Impr. Nationale, 1904.
Jean-Daniel Piquet, L'émancipation des Noirs dans la Révolution française (1789-1795), Paris, Ed. Kathala, 2002.
Rolf Reichardt, « Un éventail commémoratif : la marche des Parisiennes en octobre 1789 », ObjetsPol [en ligne], mise en ligne le 23 octobre 2024, https://objetspol.inha.fr/s/objetspol/item/471.
- Pour citer cette étude :
« Rolf Reichardt, « La première abolition de l’esclavage sur un éventail », ObjetsPol [en ligne], mise en ligne le 30 mars 2026, https://objetspol.inha.fr/s/objetspol/item/1045. ».


