Les aigles du soupirail : des plaques de coiffure compromettantes (1825)

Tôt le matin, en mars 1825, deux porteurs d'eau parisiens distinguent à travers un soupirail des plaques métalliques décorées d'une aigle. L'emblème est alors hautement séditieux, car il rappelle, en pleine Restauration, le souvenir de l'Empire napoléonien. Ils décident de livrer les aigles aux autorités, qui déclenchent une enquête. Où nous mènera-t-elle?

Analyse de l’objet

Analyse de l’objet :

Une découverte fortuite qui inquiète

La scène se déroule à Paris, au mois de mars 1825, entre six et sept heures du matin. Jean Epinat, un porteur d'eau originaire du Forez résidant rue Saint-André-des-Arts, réalise sa tournée journalière. Alors qu'il vient d'arrêter son tonneau dans la rue Guénégaud, le soupirail d'une maison située au numéro sept attire son attention. Parmi les immondices entassées, et malgré les deux barreaux transversaux qui en défendent partiellement l'entrée, Epinat constate la présence de plusieurs plaques en fer blanc, timbrées d'une aigle impériale – le féminin désigne la figure héraldique. Passant le bras au travers des barreaux, il en prélève une ou deux, qu'il s'empresse de montrer à Blaise Metz, son compatriote, collègue et voisin, ainsi qu'à Jean Dumas, un autre porteur d'eau. Tous trois décident de se rendre le soir même devant le soupirail et ramassent la totalité des plaques, une dizaine environ. Plus tard, ils les remettent aux autorités, craignant que la détention d'emblèmes figurant le régime précédent – le Premier Empire (1804-1814) –, proscrits en cette période de monarchie restaurée (1814-1830), ne les expose à des accusations d'intentions séditieuses.

Le musée des Archives nationales conserve deux plaques issues de cette découverte. En tout point identiques, réalisées en fer étamé et estampé, elles représentent une aigle tenant dans ses serres le fuseau de Jupiter, reposant sur un soubassement en forme de bouclier à l'antique dont le centre est découpé du chiffre 10 et frappé en relief de l'inscription Garde Nationa.[l]e de Paris ; deux grenades enflammées encadrent cette composition. Dans la précipitation et avec un manque de nuance qui trahit un climat de soupçon généralisé, le dossier d'instruction judiciaire donne une interprétation erronée de ces emblèmes et les attribue à des ornements de bonnets à poils de grenadier.

Il s'agit en réalité de plaques de coiffure destinées aux compagnies de grenadiers de l'éphémère garde nationale sédentaire de Paris. Ces troupes d'appoint, levées à partir du mois de janvier 1814 pour venir désespérément grossir les rangs de la capitale dans le contexte de la campagne de France, ne portèrent d'autre couvre-chef que le schako, coiffure commune à l'ensemble des fantassins. L'erreur d'identification commise par les responsables de l'enquête est donc loin d'être anodine. Elle convoque, dix ans après la défaite de Waterloo, le souvenir du grognard de la Vieille Garde par la mention de son bonnet à poils, coiffure emblématique de la légende napoléonienne. Surtout, elle est symptomatique de l'angoisse que cette découverte n'atteste l'existence d'un réseau bonapartiste actif dans le quartier de la Monnaie, inquiétude d'autant plus vive que ces plaques « paraissent être neuves ». Du signe à la sédition, il n'y a qu'un pas que franchissent fréquemment les autorités sous la Restauration.

Restauration et politisation des aigles

Avec la fin du Premier Empire, une série de dispositions avait fleuri non seulement pour substituer les lys aux aigles dans l'espace public, dans l'armée et la garde nationale, mais pour criminaliser la présence de ces aigles napoléoniennes et leur détention. Si l'efficacité de ce transfert symbolique fut théoriquement acquise, en particulier dans le domaine de l'uniforme, les aigles continuèrent toutefois à circuler longtemps après le licenciement des troupes impériales, sur des supports divers (boutons, plaques, ornements de retroussis). Cette persistance s'explique à la fois par la forte propension qu'avaient les vétérans à conserver leurs anciens effets militaires – par attachement mémoriel ou politique –, mais aussi par l'ancienne économie de guerre qui, par le volume d'emblèmes produits, rendait impossible l'application immédiate d'une telle damnatio memoriae.

Il existait effectivement d'importants surplus d'emblèmes de couvre-chef chez les anciens fournisseurs de l'armée impériale au début de la Restauration. Bien qu'ils aient été invités à les détruire, à perte, une certaine quantité échappa au contrôle de l'État et put réapparaître, au gré des perquisitions, chez des ferrailleurs qui avaient profité de la situation pour spéculer sur les prix des métaux en stockant des kilos de volatiles dans l'attente que le cours du laiton ou du fer blanc n'évolue favorablement. Ainsi, volontairement ou non, ces deux types d'acteurs contribuèrent tant à la conservation qu'à la mise en circulation de ces objets fondamentalement politiques, qui, tout en rappelant la défaite de l'Empire, furent aussi porteurs d'espoir dans l'activation des luttes contre le pouvoir des Bourbons.

Après l'assassinat du duc de Berry en 1820, cette profusion illicite d'aigles de schakos constitua une véritable manne pour la vague de séditions qui se multiplièrent clandestinement à la suite de la répression du bonapartisme populaire. Leur capacité évocatoire et fédératrice renforçait la légitimité de mouvements d'inspiration libérale qui se réclamaient du souvenir de l'Empire. L'omniprésence de ces emblèmes lors de la découverte des conspirations de Belfort et de Thouars (1822), entre autres, démontre ainsi l'échec de la politique de proscription symbolique conduite à leur encontre depuis la restauration de la monarchie.

Loin du complot : hypothèse interprétative

En 1825, l'empressement avec lequel les autorités réagirent à l'annonce de cette découverte s'explique particulièrement bien par ce contexte, par la nature même des objets incidemment trouvés, ainsi que par l'imaginaire qu'ils véhiculaient auprès de leurs contemporains. Malgré une bonne volonté initiale, l'enquête ne parvint pas à établir la moindre trace de suspicion, ni chez les découvreurs de ces plaques, ni chez les locataires du n° 7 de la rue Guénégaud, en raison notamment de leur adhésion sans faille à la monarchie. Le rapport du préfet de police au ministre de l'Intérieur, après avoir fait le constat que le soupirail de la maison ne communiquait pas avec la cave, avança l'hypothèse qu'une personne cherchant à s'en défaire avait jeté ces emblèmes depuis la rue, sans toutefois parvenir à expliquer l'origine de leur fabrication, pourtant jugée récente d'après leur apparence, ni à dissiper les inquiétudes qui planaient sur leur provenance.

Pour affiner ce dénouement peu satisfaisant, il faut revenir en 1814. Le décret impérial qui mettait en activité la garde nationale sédentaire de Paris prévoyait de lever les légions par arrondissement et précisait que les grenadiers de cette troupe étaient tenus de s'équiper à leurs frais, ouvrant donc un nouveau marché pour les chapeliers de la capitale. À cette époque, le 10e arrondissement correspondait sensiblement au 6e arrondissement actuel, et comprenait notamment le quartier de la Monnaie où furent retrouvées ces plaques portant le chiffre de la 10e légion de la garde nationale. Il n'est donc pas vain de penser que ces plaques furent fabriquées spécialement dans ce contexte, ni que la personne qui les dissimulait depuis plus de dix ans avait un rapport direct avec ledit quartier, soit qu'elle y résidât, soit qu'elle y tînt boutique. Quant à leur aspect neuf, il s'explique par le métal étamé dont elles sont faites, qui conserve encore son brillant plus de deux cents ans après les faits.

Cette dernière hypothèse, celle d'un ancien fournisseur coupable de s'être débarrassé nuitamment d'objets illicites et séditieux, pourrait expliquer la réunion d'une dizaine de plaques identiques, surplus – peut-être issu d'une commande passée par les grenadiers du 10e arrondissement – qui devint de plus en plus gênant à conserver en ces lendemains d'Empire. Si cette affaire s'arrête là, par manque de preuves et de pistes, elle révèle toutefois une psychose certaine des autorités à l'égard de ces objets intrinsèquement politiques. Marques de souveraineté dans le contexte originel de leur production, ils se transforment en supports potentiels de dissidence et d'identification nostalgique une fois les Cent-Jours passés. À l'heure de cette reconfiguration symbolique, l'objet change moins de nature que de lecture : l'inquiétude qu'il suscite découle de sa capacité à perpétuer des régimes d'attachement que la monarchie restaurée s'efforce, précisément, de circonscrire.

Auteur de l’étude :
Date de mise en ligne :
13 avril 2026
En savoir plus :

Jacques-Olivier Boudon, Les quatre sergents de La Rochelle. Le dernier crime de la monarchie, Paris, Passés Composés, 2021

Emmanuel Fureix, L'œil blessé. Politiques de l'iconoclasme après la Révolution française, Ceyzérieu, Champ Vallon, 2019

Louis Girard, La Garde nationale. 1814-1871, Paris, Plon, 1964

Sudhir Hazareesingh, La légende de Napoléon, Paris, Tallandier, 2005

Pour citer cette étude :

Alexandre Longer, « Les aigles du soupirail : des plaques de coiffure compromettantes (1825) », ObjetsPol [en ligne], mise en ligne le 13 avril 2026, https://objetspol.inha.fr/s/objetspol/item/1076.