Une crémaillère républicaine sous le Premier Empire
- Datée de 1808, cette crémaillère de cheminée arbore à son sommet un bonnet phrygien. Cet emblème révolutionnaire est devenu subversif sous le Premier Empire. Inscrite dans l'espace domestique et quotidien, visible mais non ostensible, cette crémaillère constitue un précieux indice de la persistance des idées républicaines sous le règne de Napoléon Ier.
Analyse de l’objet
- Analyse de l’objet :
Un objet du quotidien avec bonnet phrygien
Cette crémaillère à dents, en fer forgé, estampé et gravé, d'une longueur totale de 98 centimètres, est un objet du quotidien tel que l'on en trouvait dans chaque foyer modeste. Elle servait à suspendre une marmite dans l'âtre de la cheminée, pour chauffer eau et aliments. Les crans permettaient de régler la hauteur à laquelle on souhaitait placer le récipient. Cet objet essentiel de la vie domestique donnait lieu à la coutume de la pendaison de crémaillère à l'issue de la construction d'une maison, attestée dès le Moyen Âge. Des objets semblables fabriqués au XVIIIe siècle pouvaient porter une fleur de lys. La spécificité de celle-ci réside dans le fait qu'elle est surmontée d'un bonnet phrygien : emblème républicain le plus explicite. On ignore hélas où elle a été fabriquée et par qui. En revanche, elle est datée puisqu'elle porte un cartouche dans lequel on peut aisément lire : « 1808 ». Il n'était pas rare que les objets de la cheminée soient ainsi datés, il en allait de même pour les plaques du fond de l'âtre, plus ou moins richement décorées, de même que les linteaux des portes d'entrée portaient l'année de construction de la maison. Cette crémaillère témoigne donc elle aussi de ce souci d'inscription dans le temps du lieu d'habitation : il s'agit d'un objet du quotidien mais voué à la pérennité.
Un emblème républicain sous le Premier Empire
Par la présence du bonnet phrygien, cet objet a donc un caractère séditieux mais discret. Placé dans l'âtre, en hauteur, il ne capte pas les regards quand on pénètre dans un intérieur. L'emblème républicain est bel et bien là, au cœur du logis, d'autant moins visible pourtant que, en étant relégué à l'extrémité d'un objet en fer forgé, il a perdu sa couleur rouge, si éclatante lorsque Louis XVI, le 20 juin 1792, devant la foule défilant aux Tuileries, a été obligé d'arborer ce qui était devenu l'un des symboles de la Révolution. Il est attesté comme signe revendicatif des sans-culottes. Attribut de la liberté dans l'iconologie classique dès le XVIe siècle (Cesare Ripa), il devient, avec la pique et la cocarde, l'un des emblèmes républicains les plus significatifs, comme l'atteste cette estampe de 1793. Tout autant que l'héritier des bonnets des esclaves affranchis, il est la coiffe ordinaire des artisans du faubourg Saint-Antoine, nombreux parmi les sans-culottes, coiffe devenue dès juillet 1789 signe de reconnaissance des activistes révolutionnaires et finalement bonnet de la liberté, omniprésent à partir de mars 1792. Figurant sur le sceau de la République en septembre 1792, il disparaît peu à peu à partir de la chute de Robespierre et plus encore de la fin du Directoire. En 1803, sous le Consulat, le préfet de police ordonne d'enlever les « bonnets rouges » des édifices publics parisiens. Le pouvoir napoléonien s'emploie à les éradiquer systématiquement de l'espace public et les relègue dans la clandestinité, au rang des objets séditieux. En 1812, un bonnet « dit de liberté » est ainsi effacé d'une borne milliaire sur le quai des Tuileries, porteur « de fâcheux souvenirs ».
Un précieux indice des persistances républicaines dans la France napoléonienne
Cette crémaillère de 1808 est donc la preuve de ce que l'idée républicaine n'est pas morte après 1799 et le coup d'État de Napoléon Bonaparte. Pourtant la police surveille activement le territoire, les villes plus que les campagnes, certes, et Paris plus que la province. Les oppositions sont peu à peu étouffées. Les jacobins sont peu à peu éliminés sous le Consulat, l'attentat de la rue Saint-Nicaise, le 24 décembre 1800, ayant été le prétexte à plusieurs centaines d'arrestations et de condamnations à la déportation ou à un exil intérieur. En 1803, ceux que l'on appelle alors « les exagérés » semblent avoir tenté un vaste mouvement en vue de rétablir la République : les arrestations témoignent de ce qu'il existe encore des opposants. Mais après 1804 et la proclamation de l'Empire, les républicains semblent à peu près éliminés, et les grands noms de ce courant se sont souvent ralliés au nouveau régime, tels Jean Maximilien Lamarque ou Jean-Baptiste Drouet, ou retirés de toute vie publique, tels Lazare Carnot ou le général La Fayette.
Cependant, des réunions républicaines ont parfois encore lieu, comme à Poligny, dans le Jura, en mars 1805. Des individus isolés continuent de clamer leur républicanisme, au risque d'être emprisonnés sans procès, moyen suivant lequel le projet républicain a été presque totalement éliminé du champ politique français durant les années napoléoniennes. Ce qui n'empêche pas Jacques-Rigomer Bazin, en 1807, de fonder les Lettres philosophiques, publication périodique qui est en soi un acte de résistance politique notoire, car il appelle, de façon certes très allusive pour tenter d'éviter la censure, à un gouvernement libéral. Mais l'opposition républicaine semble avoir à peu près disparu en 1808.
Certes, quelque quarante-trois propos séditieux ont été relevés par la police entre le 1er janvier 1808 et le 31 mars 1809, mais ils sont moins nombreux que durant les années précédentes. De plus, très rares sont ceux qui osent faire encore référence explicite à la République. Parmi les auteurs de ces mots hostiles au gouvernement, on compte par exemple un forgeron du Pas-de-Calais, Coco, arrêté en avril 1808 pour « propos contre Sa Majesté ». Serait-ce le fabricant de cette crémaillère à bonnet phrygien ? Par ailleurs le nombre des placards séditieux s'amenuise également de 1805 à 1808, avant de redevenir plus important à partir de 1809. Reste que les oppositions qui s'expriment au cœur de l'Empire ont plus généralement trait à la fiscalité ou à la politique religieuse. La forme du régime est plus rarement discutée.
Si bien que cette crémaillère est un témoignage d'un très grand intérêt : à l'heure où l'on n'ose plus dire ou placarder d'idées républicaines, on peut encore se replier dans la fabrication d'objets certes modestes, mais d'usage quotidien et faits pour durer, pour être même transmis de génération en génération. Orner d'un bonnet phrygien une crémaillère n'a pas le même sens que graver un tel emblème sur une cuillère en bois exposée à l'usure. Cette crémaillère atteste de la persistance, sous l'Empire, d'une opposition sourde mais résolue, portée par les rêves jamais évanouis d'une France républicaine, dont l'idéal est conservé par la mémoire familiale et au cœur des logis privés.
- Auteur de l’étude :
- Natalie Petiteau
- Date de mise en ligne :
- 22 avril 2026
- En savoir plus :
Maurice Agulhon, Marianne au combat, Paris, Flammarion, 1979.
Eugenio Di Rienzo, L'Aquila e il berretto frigio. Per una storia del movimento democratico in Francia da Brumaio ai Cento giorni, Napoli, Edizioni Scientifiche Italiane, 2001.
Aurélien Lignereux, La France rébellionnaire : les résistances à la gendarmerie, 1800-1859, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2008.
Natalie Petiteau, Les Français et l'Empire, (1799-1815), Paris, La Boutique de l'Histoire-éditions de l'Université d'Avignon, 2008.
Bernard Richard, Les emblèmes de la République, Paris, CNRS éditions, 2012.
Pierre Serna, « Rigomer Bazin et la Restauration : penser la république dans la monarchie », dans Annales historiques de la Révolution française, n° 325, 2001, p. 53-76.
- Pour citer cette étude :
Natalie Petiteau, « Une crémaillère républicaine sous le Premier Empire », ObjetsPol [en ligne], mise en ligne le 22 avril 2026, https://objetspol.inha.fr/s/objetspol/item/1103.

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