Salut public. Le cachet de Gracchus Babeuf (1796)
- Le 10 mai 1796, Gracchus Babeuf, militant révolutionnaire et fondateur d'une pensée « communiste », est arrêté pour conjuration. Les forces policières saisissent comme pièce à conviction un petit objet : un cachet gravé d'un niveau et des mots « Salut public ». Dans les semaines qui précèdent, il a servi à authentifier en secret la correspondance des Égaux, les conjurés qui aspiraient à faire advenir le règne de l'égalité véritable. Modeste en apparence, il concentre tout un programme politique et une conception même de ce que devaient être la révolution et la société.
Analyse de l’objet
- Analyse de l’objet :
Babeuf et le projet « des Égaux »
Ce cachet appartenait à François-Noël Babeuf – plus connu sous le nom révolutionnaire qu'il s'était lui-même donné à partir de 1794 : Gracchus Babeuf. Il permettait à celui-ci de poser une marque sur sa correspondance. Ce petit objet de bois et de cuivre fut l'une des pièces maîtresses de la conjuration secrète qui s'était nouée autour du révolutionnaire picard, à Paris, au début du printemps 1796 : la « Conjuration des Égaux ». Au moyen d'une prise de pouvoir insurrectionnelle, Babeuf ambitionnait de bâtir le règne de l'égalité véritable entre les hommes. Dans le « Manifeste des Plébéiens », publié dans son journal, Le Tribun du Peuple, à la date du 9 frimaire an IV (30 novembre 1795), Babeuf avait tracé de son projet les perspectives principales. Il s'y révélait redevable de l'héritage intellectuel des Lumières radicales du XVIIIe siècle (Rousseau, Mably, Morelly), ainsi que des cinq années de Révolution qui venaient de s'écouler en élargissant sans cesse davantage l'horizon des possibles et du pensable. Babeuf proposait, dans ce « Manifeste », l'établissement d'une « propriété nationale » sur les terres cultivables et les biens d'usages collectifs, ainsi que la limitation de la propriété privée. Les individus-citoyens, ajoutait-il, seraient, dans la République des Égaux, compris comme des « co-associés » répartissant entre eux « l'abondance publique », issue du travail de tous. Si le labeur était voué à être commun, il devrait également être « modéré », quoique suffisant pour permettre d'assurer les « besoins naturels » de chacun (logement, nourriture, habillement, chauffage…). Seuls seraient dispensés de ce travail les enfants (pris en charge dans des structures éducatives) et les personnes âgées (au-delà de 60 ans). Enfin, l'usage de la monnaie serait supprimé, à la faveur de la disparition des échanges marchands. Mais, dans les décombres de Thermidor, la République bien réelle obéissait au modèle capacitaire du pouvoir des « meilleurs », des « propriétaires », des « gens raisonnables », du « juste milieu », de la « modération », sur fond de rétablissement du suffrage censitaire. Dans un tel contexte, les propositions babouvistes ne pouvaient qu'être subversives. On comprend pourquoi Marx, au siècle suivant, a fait de Babeuf l'organisateur du « premier parti communiste agissant ». « Agissant », de fait, car Babeuf élabora, avec d'autres, une structure politique ramifiée, travaillant activement à faire advenir le monde des « Égaux ».
Conjurer en secret
L'organisation en était cloisonnée par le secret, afin de protéger de la surveillance policière les acteurs de la conjuration. En son sommet, un « Directoire de Salut public » – également qualifié de « comité insurrecteur ». Babeuf, bien sûr, en faisait partie, avec quelques autres révolutionnaires convaincus ayant participé aux combats politiques des années 1789-1794 : Antonelle, Sylvain Maréchal, Félix Lepeletier, Darthé, Filippo Buonarroti. Aux commencements du printemps 1796, ce Directoire secret se constitua, puis entra en action. Il s'assemblait alors presque tous les soirs, près de la Halle au Blé, à Paris, chez Clérex, où Babeuf avait trouvé refuge. À l'ordre du jour de ses échanges, la lecture des rapports des agents insurrecteurs (disséminés dans les quartiers de Paris), les écrits à rédiger et à publier pour répandre les idées des Égaux, les réflexions sur la forme de l'insurrection à venir, les dispositions à prendre une fois celle-ci advenue. Buonarroti, dans un ouvrage fameux, La conspiration pour l'égalité, dite de Babeuf, publié en exil, à Bruxelles, en 1828, se souvient que c'était là, « dans l'asile de Babeuf » où le Directoire secret se réunissait, que restaient « constamment déposés les principaux papiers et le cachet de la conspiration ».
Le voilà donc, ce « cachet de la conspiration ». Sa simple mention, trois décennies après les faits, dans les souvenirs de l'un des membres du mouvement, suffit à en attester l'importance dans le dispositif insurrectionnel. De ce modeste objet, Buonarroti se remémore même l'essentiel : il « portait – écrit-il – les mots "salut public" autour d'un niveau ». C'est on ne peut plus exact. Les forces policières elles aussi, entrées en action dès qu'elles eurent vent (malgré les précautions prises) du projet de conjuration, saisirent tout du rôle crucial de cette petite pièce. Dès le jour de l'arrestation de Babeuf et de son premier interrogatoire, le 21 floréal an IV (10 mai 1796), le « tribun du Peuple » fut interrogé à son sujet : « Reconnaissez-vous le cachet en cuivre de forme carré long, à manche de bois noir, sur lequel est gravé un niveau et les mots "Salut public", pour avoir été trouvé chez vous, au moment de votre arrestation ? Ce cachet vous appartient-il ? », demanda-t-on à Babeuf. Celui-ci ne se déroba pas. Oui, c'était le sien, effectivement. « C'était le signe reconnu dans la correspondance entre la nombreuse coalition des démocrates, qui tous haïssent comme moi l'horrible oppression sous laquelle gémit le peuple François », compléta Babeuf.
De l'importance de cet objet, on comprend les raisons. Jusqu'à l'heure du déclenchement de l'insurrection, le maître mot devait être celui de l'anonymat. Or, comment assurer aux agents insurrecteurs, tous ces révolutionnaires chargés, dans les douze arrondissements parisiens, de prendre le pouls de la ville, du mécontentement populaire, et d'y mettre en circulation les mots et les aspirations des « Égaux », que les ordres qu'ils recevaient étaient bien ceux de la direction du mouvement ? Comment en être certain dès lors qu'aucun document n'était nominalement signé, en vertu de la plus élémentaire prudence ? Ce serait par le moyen de l'apposition d'une marque, authentifiant la correspondance, partant par l'usage d'un cachet – celui-là. Qu'il ait servi à cela, c'est ce qu'admirent Babeuf et Buonarroti, l'un dans son interrogatoire, l'autre dans ses souvenirs. C'est ce que l'on sait également par la trace conservée de son usage (au moins une empreinte en est connue des historiens). Il faut donc imaginer, le soir venu, Babeuf et Antonelle, Maréchal et Lepeletier, Buonarroti et Darthé débattant, décidant et, après cela, Babeuf, sur une table, chez Clérex, écrivant au propre les ordres aux agents, puis imprégnant d'encre le cachet, et l'apposant enfin sur le papier, avant que son secrétaire ne les expédiât aux concernés.
La marque de la conspiration
La marque ainsi déposée tenait par elle-même un discours politique informant sur le projet babouviste, ses espoirs et ses filiations. La reprise du motif du niveau n'étonne guère (celui-ci s'était imposé comme le désignant visuel le plus commun de l'égalité, depuis le début de la Révolution), les années révolutionnaires voyant d'ailleurs se multiplier les cachets ornés de symboles politiques. Mais son adjonction aux termes de « salut public » était autrement plus singulière, en ce début de printemps 1796. Le « salut public » était en effet devenu l'autre nom de 93, de l'an II, de la « terreur », des « terroristes », de Robespierre et des siens, toutes choses publiquement vouées aux gémonies depuis de longs mois déjà. On pourrait d'autant plus s'étonner de la reprise de ces termes par Babeuf, qu'il avait un instant, à l'heure de Thermidor (juillet-août 1794), joint sa voix à toutes celles qui applaudissaient à la chute du « tyran ». Mais Babeuf était rapidement revenu de sa saison thermidorienne. Dès 1795-1796, l'idée s'affirmait sous sa plume que les « Égaux » avaient pris la suite des proscrits d'hier au premier rang du combat révolutionnaire, ces proscrits qui étaient désormais accablés par tous mais qui ne le seraient plus par eux – « robespierristes », « terroristes », « anarchistes », « jacobins ». De tous ceux-là, Babeuf disait, au tournant de 1795-1796, qu'ils avaient tracé la voie, celle de la démocratie notamment. C'est ainsi que le « salut public » et tout ce qui l'accompagnait (le salut du peuple, le salut de la République) pouvait retrouver, à contre-courant des imaginaires dominants du moment, un sens positif. Il figure en toutes lettres sur un peu de bois et une plaque de cuivre, appelés à mettre en mouvement un avenir meilleur.
- Auteur de l’étude :
- Côme Simien
- Date de mise en ligne :
- 3 juillet 2026
- En savoir plus :
Laura Mason, The Last Revolutionaries. The Conspiracy Trial of Gracchus Babeuf and the Equals, Yale University Press, 2022.
Claude Mazauric, « Babeuf et le babouvisme », dans Siècles [revue en ligne], 2020, vol. 49.
Jean-Marc Schiappa, Gracchus Babeuf, Paris, Fayard, 2023.
- Pour citer cette étude :
Côme Simien, « Salut public. Le cachet de Babeuf (1796) », ObjetsPol [en ligne], mise en ligne le 6 juillet 2026, https://objetspol.inha.fr/s/objetspol/item/1132




