Un instrument de musique d'un "Africain libéré" : objet politique anti-esclavagiste?

Nous sommes en 1847 ou 1848, quelques mois avant la seconde abolition de l'esclavage dans les colonies françaises. Sur la côte de Gambie, l'abolitionniste Victor Schœlcher achète cet instrument, un lamellophone ou sanza. Il inscrit sur sa caisse : « acheté à un Africain libéré », sans noter le nom du vendeur, qui l'a probablement fabriqué. Derrière ces quelques mots se cachent la trajectoire d'un homme arraché à l'esclavage puis déplacé, et celle d'un objet qui, du monde colonial aux savoir-faire d'Afrique centrale, noue plusieurs histoires. Objet de collection, ce lamellophone est aussi un objet de résistance.

Analyse de l’objet

Analyse de l’objet :

Cette petite boîte en bois, surmontée de six lamelles végétales, est un lamellophone, plus communément désigné sous le terme de « sanza » ou de « piano à pouces » en référence à sa technique de jeu. Inventé en Afrique, probablement dans deux foyers distincts – le sud-est du Nigeria et l'ouest du Cameroun d'un côté, le sud de la République démocratique du Congo de l'autre –, cet instrument a connu une exceptionnelle diffusion à l'échelle du continent et de la diaspora africaine aux Amériques. Cet exemplaire, en apparence ordinaire, se distingue à plusieurs titres. D'abord, par sa provenance géographique : la Gambie, à l'extrémité occidentale de l'Afrique, où l'instrument n'est pas documenté avant le XIXe siècle. Ensuite et surtout par son histoire de collection. Il compte ainsi parmi les nombreux objets rapportés de Sénégambie par l'abolitionniste Victor Schœlcher en 1848, quelques mois avant la seconde abolition de l'esclavage dans les colonies françaises.

Collecter et abolir

Victor Schœlcher (1804-1893) demeure, encore aujourd'hui, une figure abolitionniste bien connue de l'histoire française, dont la mémoire a été réactivée à partir de 2020 par divers gestes de contestation de sa place dans l'espace public en Guyane, en Martinique et en Guadeloupe. L'homme a en effet été érigé en « grand libérateur » par la IIIe République pour son action en tant que président de la commission d'abolition de l'esclavage qui a élaboré le décret d'émancipation dans les colonies françaises du 27 avril 1848, au risque d'obscurcir durant des décennies le long combat pour la liberté des personnes esclavisées, affranchies ou en situation de marronnage.

Cependant, loin de l'image erronée d'un abolitionniste de salon, Schœlcher construit son engagement au cours de plusieurs voyages d'étude dans les années 1840, dans la Caraïbe, en Égypte et en Sénégambie, afin de réunir des observations, des témoignages et de nombreux documents destinés à nourrir sa critique anti-esclavagiste. Le voyageur en profite pour emplir ses malles de centaines d'objets : pièces archéologiques, parures, vêtements, mais aussi instruments de sévices employés dans les plantations et objets directement fabriqués par des personnes esclavisées. Cet assemblage formé de part et d'autre de l'Atlantique n'est pas que le produit d'une curiosité humaniste. Il participe d'un régime de la preuve par l'image et par l'objet, déployé dans le cadre des mobilisations abolitionnistes européennes dès la fin du XVIIIe siècle. Il s'agit alors de rendre visible la violence du système esclavagiste, de démontrer l'humanité des populations noires, mais aussi de mettre en évidence l'intérêt de substituer à l'esclavage une exploitation des ressources naturelles et de la main-d'œuvre libre en Afrique. En tant que dispositifs technologiques complexes, inscrits au cœur de pratiques artistiques sophistiquées, les instruments constituent des « marqueurs de civilisation » particulièrement éloquents. Schœlcher en rapporte ainsi à chacun de ses voyages, notamment à l'issue de son séjour dans la Caraïbe en 1840-1841, où il fait l'acquisition d'un premier lamellophone à Porto Rico, auprès d'un esclavisé « bossale » – c'est-à-dire né en Afrique –, orné sur la caisse de résonance de la silhouette d'un bateau.

En septembre 1847, Schœlcher entreprend un dernier long voyage au Sénégal et en Gambie, dans la suite de son enquête comparatiste sur les systèmes esclavagistes. L'abolitionniste s'intéresse à la situation des « captifs » en Afrique, ainsi qu'à la politique coloniale de la France et de la Grande-Bretagne dans la région, mais aussi aux pratiques sociales et culturelles des peuples de Sénégambie, comme en témoigne le manuscrit de son récit de voyage. Cet intérêt fait suite à plus de quinze ans d'un patient travail de dépouillement des relations de voyageurs français et britanniques en Afrique de l'Ouest et de compilation des preuves des capacités intellectuelles et morales des Noirs dans le but de déconstruire l'argumentaire raciste qui, au sein des cercles savants, postulait leur prétendue infériorité naturelle. Comme dans la Caraïbe, Schœlcher réunit à nouveau des dizaines d'objets, notamment des amulettes talismaniques, des textiles, des outils, des céramiques, des parures et plusieurs instruments de musique.

Contrairement à d'autres pièces de la collection, Schœlcher ne précise pas les circonstances d'acquisition de cette sanza. En la découvrant, a-t-il à l'esprit le lamellophone rapporté quelques années plus tôt de Porto Rico et est-il conscient des échos transatlantiques entre les deux instruments, nés de l'histoire de la traite esclavagiste ? Une inscription, portée sur la caisse de résonance, éclaire un pan essentiel de son histoire.

« Acheté à un Africain libéré »

Victor Schœlcher a l'habitude d'inscrire directement sur les objets qu'il collecte des informations relatives à leur nom, leur usage ou leur provenance. Sur la caisse de la sanza, plusieurs lignes sont visibles. Si la première est illisible, la seconde indique clairement « acheté à un Africain libéré / établi à St Marie ». Cette information est reprise dans le catalogue du musée instrumental du Conservatoire (1884), qui décrit l'objet comme « acheté […] à un Africain libéré qui s'était établi à Sainte-Marie Bathurst. » Ces quelques mots révèlent non seulement l'origine précise du lamellophone – Bathurst, la ville coloniale fondée sur l'île Sainte-Marie, à l'embouchure du fleuve Gambie, par les Britanniques en 1816 –, mais aussi la trajectoire de son premier propriétaire et probable fabricant.

Au XIXe siècle, l'expression « Africain libéré » désigne les personnes retrouvées par la marine britannique à bord des bateaux arraisonnés au large des côtes africaines, après l'abolition de la traite transatlantique par la Grande-Bretagne en 1807 et la signature de traités avec plusieurs nations esclavagistes à partir de 1815. Près de 100 000 personnes ainsi recapturées sont acheminées vers la Sierra Leone où, depuis 1787, les Britanniques rapatrient des populations noires aux trajectoires diverses.

Mais, face à l'afflux croissant de bateaux capturés, le gouvernement britannique envoie certains de ces « Africains libérés » vers d'autres possessions, dont la Gambie dans les années 1830. Là, loin de trouver la liberté, la plupart d'entre eux sont placés en « apprentissage » – selon la terminologie britannique – et contraints de travailler gratuitement en tant que marins, commis ou artisans durant plusieurs années avant d'accéder à la pleine émancipation. Les conditions de vie particulièrement difficiles, combinées à l'état de grande fragilité physique et psychologique de ces personnes ayant connu la violence de la mise en esclavage et du déplacement forcé, contribuent à une mortalité très élevée.

Mémoire matérielle

À l'exception de la brève mention de son statut d'Africain libéré, Schœlcher ne livre que peu d'éléments sur le propriétaire de ce lamellophone, dont il ne relève même pas le nom. Dans le chapitre qu'il consacre à Sainte-Marie, il ne fait qu'une brève allusion à la présence de cette communauté : « Il y a un quartier où sont plus particulièrement établis les nègres de traite que les croiseurs ont amenés à Sierra Leone et qui, usant de leur libre faculté de locomotion, sont venus s'établir à Sainte-Marie. Le quartier a reçu de cette circonstance le nom de ville des Africains libérés. Beaucoup de ces nègres proviennent de différentes nations qui occupent la côte de Badagry. » Si l'abolitionniste ne mentionne pas sa rencontre avec le musicien, il exprime une nette appréciation pour l'efficacité de la politique britannique d'interception des navires de traite. « La gêne apportée à l'organisation régulière de ces cruautés, de ces horribles commerces, n'est-elle pas un avantage véritable ? La fin de la barbarie, n'est-ce-pas le commencement de la civilisation ? » Dans cette perspective, l'instrument lui apparaît sans doute comme le témoignage matériel d'une autre forme de déplacement atlantique, celle des migrations intra-africaines engendrées par la traite esclavagiste et l'abolitionnisme britannique. Mais l'objet peut également constituer la preuve de la résilience culturelle des personnes mises en esclavage, la musique étant – comme il l'écrira en 1860 – « de tous les arts […] celui qui procure le plus de soulagement aux cœurs oppressés quand le soulagement leur est devenu impossible. »

Il faut en effet mesurer la portée du geste qu'a pu représenter la confection de cette sanza et la profondeur de la mémoire qu'elle laisse entendre. Sa matérialité même témoigne des passages, adaptations et réinventions artistiques au sein de l'Atlantique noir. À la différence des lamellophones d'Afrique centrale, généralement taillés dans un seul bloc de bois, celui-ci est composé de six planches, découpées à la scie et assemblées à l'aide de clous métalliques, révélant la maîtrise de techniques de menuiserie européennes. La présence de larges nœuds et le grain très visible, qui rappellent le bois de certains résineux, pourraient également suggérer le réemploi de caisses de transport produites en Europe.

À l'inverse, les lamelles taillées dans la nervure centrale (ou pétiole) d'une feuille de palmier raphia et fixées à la caisse selon la technique du point de chaînette, renvoient plus directement aux savoir-faire instrumentaux du sud-est du Nigeria, du Gabon et du nord de la République démocratique du Congo. Le musicien à l'origine de cet instrument était-il issu de l'une de ces régions ? C'est ce que semble suggérer l'étude linguistique des noms de plus de 90 000 Africains libérés, consignés par les autorités coloniales dans des registres à la descente des navires : la baie du Biafra – de l'est du Nigeria au nord du Gabon – y constitue la deuxième aire d'origine la plus représentée (soit environ un tiers des personnes enregistrées), après le golfe du Bénin. Le recensement de la population à Sainte-Marie en 1900 révèle également une forte présence d'individus désignés comme « eboe » (igbo), « atonga » (batanga) ou « moco », originaires de l'est du Nigeria et de l'ouest du Cameroun.

Au-delà du regard abolitionniste de Schœlcher, cette sanza constitue ainsi un objet doublement politique. Face à la violence de l'histoire des Africains libérés, la fabrication d'un instrument de musique, puisant à la fois dans les ressources disponibles localement et dans la mémoire de savoir-faire lointains, constitue un puissant témoignage des capacités d'adaptation et de résistance face à l'expérience aliénante de l'esclavage.

Auteur de l’étude :
Date de mise en ligne :
31 juillet 2026
En savoir plus :

Richard Anderson et al., « Using African Names to Identify the Origins of Captives in the Transatlantic Slave Trade : Crowd-Sourcing and the Registers of Liberated Africans, 1808–1862 », History in Africa, 2013, vol. 40, no 1, p. 165-191.

Matthieu Dussauge, « Victor Schœlcher (1804-1893). Itinéraire d'un collectionneur et humaniste au XIXe siècle », Bulletin de la Société d'histoire de la Guadeloupe, 2014, no 169, p. 59-89.

Alexandre Girard-Muscagorry, La kora de Victor Schœlcher : l'empire d'un instrument ouest-africain, Paris, Éditions de la Philharmonie, 2024, 125 p.

Gerhard Kubik, « African and African American Lamellophones : History, Typology, Nomenclature, Performers, and Intracultural Concepts », dans Jacqueline Cogdell DjeDje (dir.), Turn up the Volume ! A Celebration of African Music, Los Angeles, UCLA Fowler Museum of Cultural History, 1999, p. 20-57.

Florence Mahoney, Creole Saga : The Gambia's Liberated African Community in the Nineteenth Century, The Gambia, Asie Florence Mahoney, 2010, 234 p.

Pour citer cette étude :

Alexandre Girard-Muscagorry, « Un instrument de musique d'un "Africain libéré" : objet politique anti-esclavagiste? », ObjetsPol [en ligne], mise en ligne le 28 août 2026, https://objetspol.inha.fr/s/objetspol/item/1149.